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Analyses

En Corée du Sud, déficients mentaux et SDF réduits en esclavage

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Pour nourrir la production d’algues en Corée du Sud, un vaste réseau de trafiquants d’êtres humains s’est développé. La main d’oeuvre est souvent enrôlée de force parmi les sans domiciles fixes ou les déficients mentaux.

En Corée du Sud, le comté de Sinan, au sud-ouest du pays, est composé d’un millier d’îles, dont seulement 18 sont habitées. C’est de ces îles que proviennent la majeure partie des algues produites, qui constituent un aliment central de l’alimentation coréenne, et où se trouve un sel de haute qualité, riche en minéraux.

Les deux tiers du sel de mer de la Corée du Sud sont produits dans plus de 850 fermes, des marais salants situés sur une douzaine d’îles de l’archipel.

Mais qu’il s’agisse des marais salants ou des fermes d’algues, les exploitants peinent à recruter des travailleurs : dans ce pays passée en quelques décennies de statut de dragon asiatique à celui de puissance économique mondiale , la population s’est fortement enrichie et a délocalisé sa production dans les pays voisins. Depuis, les métiers difficiles de l’agriculture ne sont pas prisés par la population, et pour les fermiers, les employés coûtent trop cher.

Des SDF contraints à l’endettement.

Pour compenser la crise de la main d’œuvre, un véritable trafic s’est mis en place. Les autorités ont découvert des centaines de travailleurs non payés, la plupart souffrant de handicap mental, qui correspondent à la définition d’esclaves par les Nations Unis.

Les trafiquants ciblent les individus vulnérables, particulièrement les handicapés, en se rendant dans des parcs et zones des villes où séjournent souvent les sans domicile fixe. Mokpo, ville portuaire de l’ouest du pays, est remplie de bars et d’établissement à bas prix, notamment destinés au marins.

C’est là où les trafiquants offrent le logis à ceux qui dorment dans la rue : ces hôtes, aux objectifs dissimulés, proposent un lit, un repas, un verre à boire, conduisant des individus ne disposant pas de revenu à s’endetter. Pour rembourser leurs dettes, ils acceptent alors de travailler pour leur hôte. Un système de dettes que l’on retrouve couramment dans l’esclavage moderne (à l’exemple de la Kafala des pays du Golfe par exemple).

Souvent, ces individus sont envoyés au large dans les îles du comté de Sinan où ils sont vendus, et travaillent pendant des années dans des marais salants ou fermes d’algues sans percevoir un seul salaire. D’autres sont envoyés sur des bateaux de pêche à la crevette, passant des mois au large, sans avoir la possibilité de rentrer sur la terre ferme.

Les « recruteurs », trafiquants, touchent généralement entre 500 et 1000 dollars par individu vendu aux propriétaires de fermes, qui voient là un investissement rentable compensant le manque de main d’œuvre.

Des témoignages accablants.

En janvier 2015, the Independant a rapporté l’histoire de Kim Seong-baek, un homme à demi-aveugle et souffrant d’un retard mental, ayant réussi à fuir l’esclavage. Kim était forcé à travailler 18 heures par jour dans des mines de sel, sans être payé. A l’AP, Kim a décrit son expérience comme « l’enfer sur terre ».

Le cas de Kim est l’un des cinq grands cas médiatisés au cours de la dernière décennie, mettant en lumière l’exploitation de personnes handicapées dans l’industrie agricole coréenne, et a conduit à des visites des forces de l’ordre dans plus de mille fermes, libérant plus de 100 individus ayant été réduits en esclavage.

Quelques mois après la libération de Kim Seong-baek, Chung Jie-hong, cinquantenaire souffrant d’un retard mental important suite à une méningite dans son enfance, a été libéré.

L’homme, vivant depuis chez sa sœur, avait une trentaine d’années auparavant été enlevé par des trafiquants qui l’avaient appâté à l’aide de fausses promesses d’emploi.

En 30 ans, l’homme a été envoyé de ferme en ferme, travaillant à la culture des algues. Chung, travaillant de longues heures sans ne jamais être payé, a témoigné avoir été battu, perdant des dents, et maltraité dû à sa condition.

Il a aussi affirmé avoir été en grande souffrance et avoir tenté plusieurs fois de s’ôter la vie, notamment en ingérant des pesticides, voulant s’empoisonner. Si depuis leurs retrouvailles, sa sœur s’occupe de lui, des trafiquants ont depuis sa libération tenté de l’approcher pour le renvoyer dans les îles.

Une lutte difficile.

L’ancien « employeur » de Kim Seong-baek, Hong Jeong-gi, a été condamné à trois ans de prison. Mais pourtant, le manque de lois dans le domaine de l’esclavage en Corée du Sud rend les poursuites en justice difficiles.

Bien que 50 fermiers de Sinen et « recruteurs » aient été inculpés, les autorités locales, complices par leur inaction face à ce secret de polichinelle, et ayant au cours d’interrogatoires confirmé d’avoir été au courant de cet esclavage, ne seront pas poursuivies en justice.

Aussi, ce système d’esclavage moderne n’est pas perçu par tous comme de l’exploitation. Certains fermiers ne s’imaginent pas comme réduisant ces individus en esclavage, mais comme leurs bienfaiteurs, leur procurant un toit.

En Corée du Sud, 5% de la population de 51,7 millions d’individus est affectée par un handicap et n’est que très peu prise en charge par le gouvernement : le pays dépense moins en aides sociales que tout autre pays développé en dehors du Mexique.

Dans la péninsule, les individus souffrant d’un handicap ont deux fois plus de chances de vivre dans la pauvreté que dans d’autres pays, selon les données de l’organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Les individus handicapés, négligés par le gouvernement, sont alors recrutés et envoyés dans des fermes, sous promesse d’un emploi et d’un toit.

Certains témoignent d’ailleurs en faveur de leurs employeurs. Dans un court documentaire de Unreported World, émission de la chaîne de télévision britannique Channel 4, un homme, handicapé au niveau 2 selon la classification du gouvernement sud-coréen (le niveau 1 étant le plus grave), explique qu’il voit le fermier qui l’a acheté comme son père, et l’épouse de celui-ci comme sa mère.

Il avait été recruté par des trafiquants en tant qu’adolescent, à l’époque sans domicile fixe à sa sortie d’un orphelinat de Gwangju, au sud de la péninsule. L’homme avoue préférer travailler dans les marais salant et avoir un toit, craignant de devoir vivre sous un pont en tant qu’homme libre.

Ainsi, cet esclavage moderne en Corée du Sud n’est pas prêt de prendre fin. Sans véritable protection de ces individus vulnérables ou prise de décision internationale, le pays demeurera propice au trafic d’êtres humains.

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Analyses

Quand la mafia jette son dévolu sur l’art

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Véritable valeur refuge pour mafieux désirant blanchir de l’argent ou s’acheter une respectabilité, l’art, et notamment l’art contemporain, est l’objet de tous les trafics, comme en témoignent de nombreuses affaires agitant le milieu du grand banditisme, et de l’archéomafia.

Des armes, de la drogue… et des tableaux. Avec un chiffre d’affaires annuel estimé entre 6 et 10 milliards d’euros, l’art est aujourd’hui le troisième trafic le plus important au monde, faisant pour les mafias du monde entier figure d’investissement durable, de monnaie d’échange, de moyen de corruption ou encore, comme le démontrent de récentes perquisitions menées chez certains parrains du milieu, de gage de réussite sociale. « Aujourd’hui, l’art est le principal canal de recyclage de l’argent sale », estime ainsi l’auteur de Gomorra, Roberto Saviano. La raison en est simple : « une toile du Caravage laisse moins de traces qu’une montagne d’argent, on peut la déplacer facilement et c’est un investissement relativement sûr », explique encore l’écrivain italien spécialisé, au péril de sa vie, dans l’exposition au grand jour des réseaux mafieux de la péninsule.

« Archéomafia »

Selon le Fonds monétaire international (FMI), 10% du marché mondial de l’art, dont les ventes se sont établies en 2018 à 67,4 milliards de dollars, relèveraient de l’économie souterraine. Des fouilles clandestines menées en Italie par les « tombaroli », ces pilleurs de tombes revendant leurs trouvailles à des intermédiaires locaux avant qu’elles ne se retrouvent exposées dans les vitrines des musées les plus prestigieux, aux djihadistes de Daesh alimentant leurs caisses de guerre grâce aux antiquités syriennes, en passant par les vols les plus spectaculaires ou la vente de faux plus vrais que nature, le trafic d’oeuvres d’art est devenu une véritable industrie. Elle-même favorisée par l’opacité des salles de vente et la relative permissivité consentie par les services de police, dont les efforts sont davantage concentrés sur la lutte contre le trafic de stupéfiants ou d’armes que sur la traque des œuvres d’art pillées, volées ou contrefaites.

De quoi donner naissance au terme d’« archéomafia », une expression désignant, pour le spécialiste Fabrice Rizzoli, « l’intérêt des mafias pour l’art en général et tout ce qui se rapporte au bien culturel » – particulièrement en Italie, patrie d’origine de la mafia et véritable « pays-musée » recelant dans ses sous-sols une part importante du patrimoine culturel mondial. Le trafic d’art et d’antiquités permet à ces réseaux de conforter leur emprise sur les territoires qu’ils soumettent à leur joug, tout en leur offrant la possibilité de blanchir, à l’abri des regards indiscrets du fisc ou de la police, l’argent qu’ils amassent grâce à leurs autres activités criminelles. La valeur d’une œuvre ou d’un objet culturel étant fluctuante, les mafieux les acquièrent à vil prix avant de les revendre en empochant de confortables plus-values.

Collusion entre mafias et milieu de l’art

 Les ports francs (ces zones « sous douane » où sont entreposées, dans de gigantesques hangars ultra-sécurisés, de nombreux produits culturels et de consommation) sont notamment au coeur de toutes les suspicions. Des dizaines de milliers d’oeuvres d’art à l’origine parfois mystérieuse y seraient stockées. La justice suisse a même fait perquisitionner en 2015 le port-franc de Genève, ainsi que le siège de sa société Natural Le Coultre et les locaux de la galerie d’art Nelombos, trois entités fondées par l’entrepreneur suisse Yves Bouvier.

La galerie Nelombos appartient aujourd’hui au Français Jean-Marc Peretti – associé d’Yves Bouvier dans le port-franc du Luxembourg – soupçonné d’être lié au milieu du grand banditisme corso-parisien. Avant d’ouvrir une galerie en Suisse, Peretti fut, en effet, directeur des jeux du Cercle de l’industrie et du commerce à Paris, lorsque ce club eut affaire avec la justice, un poste qui lui valut en 2008 une mise en examen pour blanchiment et exercice illégal de la profession de banquier en bande organisée. Son nom a même été mêlé au scandale de la taxe carbone, affaire pour laquelle, selon l’Obs, il aurait « emprunté l’argent à son ami Yves Bouvier ».

De la Corse à la Chine

Peretti symbolise sans doute mieux qu’aucun autre ces noces criminelles entre mafia et milieu de l’art. Sa « patrie » d’origine, la Corse, est d’ailleurs loin d’en voir fini avec l’emprise mafieuse, comme en témoigne l’assassinat, le 12 septembre dernier, du jeune nationaliste Maxime Susini, froidement abattu parce qu’il s’opposait à la toute-puissance des réseaux criminels régnant sur l’Ile de beauté. « Ce pouvoir occulte agit dans l’ombre et il peut tuer », rappelle dans les pages du Monde Jean-Toussaint Plasenzotti, l’oncle du jeune homme. « On assiste (…) au renforcement de l’emprise mafieuse sur notre île », déplore encore celui qui a créé un collectif anti-mafia, dénonçant « la violence, mais aussi la connivence, la porosité et la corruption » liées à la mafia…

Partout dans le monde, le secteur de l’art subit cette connivence, cette porosité et cette corruption. En témoigne le second marché de l’art, après celui des Etats-Unis : le marché chinois. La plus grosse maison de vente de l’Empire du milieu, Poly Auction, à la croissance annuelle exponentielle, s’illustre par son opacité. « Là-bas, il n’y a pas de limite au paiement en cash. 30 à 50 % des ventes d’art s’y apparentent à du blanchiment », observe un commissaire-priseur. Résultat : les prix des oeuvres d’artistes chinois atteignent des sommets. Et à New York, le tiers des achats proviennent de clients asiatiques, majoritairement chinois.

Ces pratiques préoccupantes entretiennent de manière organique l’affairisme et le banditisme à grande échelle.

 

 

 

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Analyses

Afrique du Sud : Lutte contre le trafic de tabac

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Les producteurs de tabac veulent que le Sars, le service des impôts sud-africain, en fasse plus pour lutter contre le trafic de tabac

La Black Tobacco Farmers Association a demandé à Sars de faire davantage s’attaquer au commerce illicite du tabac. Selon elle ce trafic menace directement les moyens de subsistance de centaines de nouveaux agriculteurs à travers le pays.

Sars semble se tromper de priorités

Les commentaires de l’association font suite à une présentation de Sars devant la commission des finances du parlement. Les responsables de Sars ont reconnu que les autorités fiscales devaient faire davantage pour lutter contre le commerce illicite du tabac. Le Tobacco Institute of SA estime que le fisc perd un peu moins d’un milliard d’euros par an en droits d’accise non acquittés sur les cigarettes. Sars semblait se concentrer sur la réglementation du marché légal plutôt que de réprimer les producteurs et les commerçants illicites.

Selon le président de l’association, Shadrack Sibisi ; « Les responsables de Sars ont particulièrement besoin de se concentrer sur ceux qui produisent du tabac illicite plutôt que de présenter de plus en plus de mesures punitives et coûteuses contre ceux qui, comme nous, font les choses à la lettre”. Il ajoute ; «En tant que personnes qui travaillent dans un cadre réglementaire strict et le respectent, les producteurs de tabac sont systématiquement minés par le commerce illicite du tabac. Cela menace notre existence même ; chaque produit tabagique illicite fabriqué et vendu enlève à nos propres revenus – et prive ainsi Sars de revenus. En conséquence, les agriculteurs perdent, Sars perd et le fiscs en souffre ».

Un service qui n’est plus au niveau

La capacité de Sars à lutter contre le commerce illicite de cigarettes et de tabac s’améliore, mais n’est pas ce qu’elle devrait être. C’est ce qu’on déclaré mardi des responsables de l’administration fiscale aux députés. L’État perd des milliards de recettes fiscales chaque année du fait du trafic de tabac. La capacité de Sars à collecter l’impôt à payer a disparu sous le règne de l’ancien commissaire Tom Moyane. Intikhab Shaik, officier principal par intérim des services d’information numérique et de la technologie, a déclaré au Comité des finances que Sars avait perdu certaines compétences ; “ Notre organisme est actuellement en phase de reconstruction. L’administration fiscale doit faire des efforts”.

Selon Shaik ; «Il y a certainement du potentiel chez Sars, mais je ne dirais pas la vérité si je disais que nous faisons de notre mieux. Nous devons absolument reconstruire. Nous avons perdu certaines compétences et certaines unités ont été restructurées ». Chris Axelson est directeur en chef de l’analyse de la fiscalité nationale au Trésor national. Il estime également qu’il y a eu des progrès ; il y a trois ans les droits d’accise sur le tabac produit dans le pays avaient baissé de 7% ; passant à 9% il ya deux ans. Toutefois, en 2018, les recettes ont augmenté légèrement de 9%.

40% du marché total des cigarettes est illégal

Le ministre des Finances, Tito Mboweni, a alloué un milliard supplémentaire à l’administration fiscale au cours des trois prochaines années. Cependant, François van der Merwe, président de l’Institut du tabac en Afrique australe (Tisa) doute des capacités de Sars. Pour lui le gros problème n’est pas l’importation de cigarettes illégales. Le problème vient du fait que les fabricants locaux enregistrés ne paient pas de droit d’accise de 1 euro par paquet immédiatement à Sars. Cela permet aux fabricants de vendre des cigarettes à des prix très bas.

Plus de 40% du marché total des cigarettes est ainsi illégal, en ce sens qu’aucun droit d’accise n’est payé. « Les marges bénéficiaires sur les cigarettes illégales sont énormes« , a déclaré Van der Merwe. Kumaran Moodley dirige Sars pour les douanes et l’accise. Il a indiqué que la valeur en douane des cigarettes importées entre le 19 avril et le 19 septembre 2019 était de 50 millions d’euros par rapport à 47 millions au cours de l’année précédente.

 

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Drogues récréatives : le protoxyde d’azote ne fait plus rire

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Le protoxyde d’azote ou « gaz hilarant » est sorti des cuisines et milieux médicaux pour venir investir les soirées étudiantes et milieux défavorisés en tant que « drogue récréative ». Panorama du phénomène.

Jeudi 8 octobre à Lesquin, dans le Nord de la France, le sujet est une nouvelle fois mis sur la table lors d’une réunion, rendue publique cette fois : la consommation de protoxyde d’azote inquiète à la fois les professionnels de santé et les familles. « Diffusé dans un masque avec de l’oxygène, cela permet de détendre un patient », explique le docteur Sylvie Deheul, du centre d’addictovigilecnce du CHRU de Lille, « c’est un médicament qui fait l’objet d’une surveillance au sujet de ses effets ». Le problème, c’est que la consommation de ce gaz, également utilisé dans les siphons, pour la chantilly par exemple, dépasse aujourd’hui le cadre médical. Hors de ce cadre, n’étant pas soumis à la régulation des médicaments, il peut ainsi être obtenu sans ordonnance ni contrôle, point de départ du trafic.

Aux origines du trafic, le Royaume-Uni

Lorsque l’on remonte le fil du trafic, c’est au Royaume-Uni que l’on atterrit. D’une consommation en festival à la rue, il n’y a eu qu’un pas, franchi aisément. Ce que l’on appelle là-bas « Hippy crack » a rapidement suscité l’intérêt d’une jeunesse à la recherche de légèreté et d’évasion à peu de frais. Le protoxyde d’azote, dont la consommation reste légale contrairement à sa vente sans autorisation préalable, a investi les rues de Londres au détriment de la santé publique, mais également de l’environnement, les ballons de baudruche et cartouches jonchant les trottoirs après consommation. Les vendeurs, eux, se trouvent à bien des coins de rue, gonflant des ballons parfois marqués d’un sigle propre au réseau de vente.

Dans un but dit « récréatif », la consommation de protoxyde d’azote, lorsque répétée, peut entraîner de nombreuses conséquences, parfois mortelles. Un jeu dangereux donc, les consommateurs déployant le gaz dans un ballon de baudruche avant de l’inhaler. L’absence d’oxygène peut alors engendrer bien des dégâts, notamment neurologiques puisque le produit en question inactive la vitamine B12, à la base d’une bonne innervation. « Gelures pulmonaires, nasales et laryngées, détresse respiratoire, accidents dus à un manque de vigilance, anxiété et panique, hallucinations pouvant devenir chroniques, malaises, cerveau et nerfs atteints, complications neurologiques et atteintes de la moelle épinière », liste le docteur Deheul, avant de pointer du doigt une dépendance psychique rendue possible par une consommation excessive du produit.

Outre les conséquences directes sur la santé de celui qui inhale ce gaz en dehors d’un cadre médical, le risque de provoquer un accident sous les effets du produit reste réel. En juillet 2019, cinq jeunes sont morts sur le coup après avoir percuté un café à Kortessem, en Belgique. Dans la voiture, la police a retrouvé des cartouches du fameux gaz, sans pouvoir toutefois établir de lien direct entre l’accident et la prise de gaz hilarant. Le fait-divers aura au moins relancé le débat sur le protoxyde d’azote, qui aurait occasionné 17 décès en Angleterre entre 2006 et 2012, et deux décès en France depuis 2016, cette pratique s’étant propagée outre-Manche depuis quelques années déjà. « C’est peut-être peu pour les autorités publiques, mais en tant que parent, c’est effrayant », confie Maëlle, 42 ans. La mère de famille a surpris son fils de 13 ans en pleine consommation dans une rue adjacente à la sienne. « Les personnes qui vendent ce produit aux mineurs se foutent des conséquences, et les plus jeunes consommateurs y voient simplement le côté ‘rigolo’, ils ne vont pas se freiner, ils n’ont pas peur », déplore-t-elle, inquiète.

Le protoxyde d’azote, des soirées étudiantes aux HLM

En vente libre dans les magasins ou sur Amazon par lot de 50, 100 ou plus à faible prix, les cartouches de protoxyde d’azote sont faciles d’accès. En France, ce gaz hilarant, on l’a d’abord trouvé dans les soirées, du côté des étudiants en médecine. « A mon week-end d’intégration, on m’a demandé d’en consommer », souligne Edouard, 23 ans, étudiant en médecine à Paris, « pour les organisateurs, c’était un clin d’oeil au milieu médical, je me suis pas posé plus de questions que ça sur les effets, du coup ». Les soirées s’enchaînent, les propositions aussi, et Edouard note une consommation croissante du gaz hilarant par ses camarades au fil du temps, dépassant le cadre festif. « Je pense qu’on en consommait à la fois pour l’amusement en soirée, mais aussi pour combler le stress de nos études », soupire-t-il. Un moyen de s’évader brièvement, puisque les effets du gaz ne durent que dix à quinze secondes. « C’est court, donc on réitère encore et encore », poursuit l’étudiant, « j’avais des amis qui pouvaient consommer trente, quarante, voire cinquante cartouches en une soirée ».

Raphaël a fait partie de ceux qui ont orchestré le trafic au coeur de ces soirées étudiantes. « J’ai fait ça pendant quelques années, ça m’a permis de payer mes à-côtés, d’arrondir les fins de mois », se remémore-t-il, « c’était facile et légal ». Un trafic récréatif pour ce jeune homme issu d’un milieu aisé. Comme d’autres, il le faisait « comme ça, parce qu’il y avait un filon ». Lorsque l’un de ses amis finit à l’hôpital, le jeune homme stoppe tout. « Il n’y avait rien de grave, mais j’ai eu peur sur le coup, j’ai lu tout ce qu’il y avait à lire sur les risques encourus lors de la consommation de ce gaz, et j’ai flippé », explique-t-il, encore honteux. Depuis, plusieurs campagnes de prévention ont été menées, du collège à l’université. Le problème, c’est que la consommation de protoxyde s’est largement propagée dans les milieux plus précaires, au pied des HLM, bien souvent à l’écart de ces campagnes, et donc oubliée.

« Vous croyez qu’on va aller lire ce qu’on risque en prenant ça, alors qu’on le prend justement pour oublier que la vie est pourrie pour nous ? », lance Yanis, amer. Le jeune homme de 19 ans vit en cité HLM, dans le Nord de la France, depuis sa naissance. « Mis à part tout nous interdire, je vois pas trop ce qu’on fait pour nous », poursuit-il, « je sais que c’est pourri, c’est du gaz, c’est une drogue, mais juste pendant quelques secondes j’oublie tout, c’est déjà pas mal ». S’il assure ne pas en abuser, le jeune homme avoue également ne pas connaître les possibles conséquences d’une consommation excessive, dont se vantent certains de ses amis. Véritable exutoire face à un quotidien précaire difficile, la « drogue du pauvre » s’est ainsi trouvé un nid. « Ici, t’as le droit au proto ou aux drogues coupées, on récolte que de la merde, de toute façon », soutient Yanis, « au moins on sait ce qu’il y a dans ces cartouches ».

Le Nord en lutte contre ce trafic

Le département, par sa proximité avec l’Angleterre, est particulièrement influencé par le phénomène. Pour lutter contre celui-ci, c’est à La Madeleine que le premier arrêté a été lancé, suivi par Marquette-lez-Lille, Saint-André et enfin Marcq-en-Baroeul. Dans ces villes, la vente de cartouches de protoxyde d’azote aux mineurs y a été interdite. Cet arrêté vise une liste précise de commerces tels que Carrefour, Match, Monoprix… liste dont le contenu varie selon les villes concernées. Il interdit également la consommation desdites cartouches dans un périmètre défini. Plusieurs villes en France ont fait de même, la consommation de ce gaz se propageant rapidement sur le territoire. A Nîmes, ville concernée également par le problème, un arrêté similaire a ainsi été pris en septembre, interdisant à la fois la vente aux mineurs et la consommation de protoxyde d’azote par lesdits mineurs.

« C’est loin d’être suffisant », explique Dalia, mère de famille à Marquette-lez-Lille, « nos jeunes vont tout simplement commander les cartouches en ligne et les consommer ou les revendre ailleurs. On met du sparadrap sur une plaie béante, voilà tout ». Des craintes confirmées par Noah*, 27 ans, dont la revente des cartouches vient « mettre du beurre dans les épinards ». « J’arrive à stocker les cartouches en dehors des villes où la revente aux mineurs a été interdite, et je continue mes bails », souligne-t-il, « Si on est pauvres, s’il y a une demande pour ce gaz, c’est aux politiques qu’il faut s’en prendre, pas à nous. On ne nous aide pas, alors on fait comme on peut pour s’en sortir ». Noah refuse toute responsabilité face aux conséquences d’une consommation excessive de la part de ses clients. « Moi je vends, c’est à eux de faire gaffe », lance-t-il.

A Mons-en-Baroeul, Illicoop, coopérative informelle en partenariat avec le Centre Social Imagine, a également décidé de prendre le problème à bras le corps en installant un bac de collecte de cartouches vides dans le local du centre social. N’importe qui peut venir remplir ce bac, c’est même encouragé. A 500 euros la tonne chez les ferrailleurs, l’aluminium composant les cartouches de protoxyde d’azote, une fois revendu, permettra à la fois de rémunérer les « coopérants », mais également de financer une campagne de prévention contre cette « drogue du pauvre ». De mi-juillet à fin août, la coopérative a ainsi ramassé 100kg de cartouches à travers la métropole lilloise.

Les drogues récréatives, une histoire qui se répète… et se réinvente

Lorsque l’on évoque les « drogues récréatives », ce sont bien souvent les psychostimulants, produits hallucinogènes et vasodilatateurs sexuels qui sont évoqués les premiers. Dans un sondage portant sur les risques potentiels de la prise de neuf drogues dites « récréatives », réalisé en 2017 avec plus de 115 500 participants de 50 pays, le Global Drug Survey a permis de classer ces drogues selon leur dangerosité. Premières du classement, les métamphétamines, suivies du cannabis synthétique, puis de l’alcool, devant la MDMA, les amphétamines, la cocaïne, le LSD, le cannabis et les champignons hallucinogènes.

Si le protoxyde d’azote ne figure pas dans ce classement, comme bien d’autres gaz détournés de leurs usages initiaux, son inhalation n’en est pas moins dangereuse, et fortement déconseillée. A ce jour, le trafic bat toujours son plein, les cartouches jonchant encore les sols des quartiers, bien souvent défavorisés et démunis face au phénomène.

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