Connect with us

Analyses

Youtube : quand Crystal Garcia nous explique comment cacher de la drogue

le

Les autorités britanniques peinent à endiguer la consommation de drogue dans les festivals de musique. Pendant ce temps, Crystal Garcia explique sur Youtube comment judicieusement faire passer sa drogue à n’importe quel contrôle

Les vidéos Youtube de la vlogueuse détaillent les différentes manières de cacher des pilules ou des sachets. Le but est de passer les fouilles de sécurité et les chiens. L’une des vidéos montre comment faire tenir une demi-douzaine de pilules dans un tampon hygiénique. D’autres montrent comme cacher de la drogue dans un col de t-shirt ou dans un chignon « bun ». La vlogueuse Crystal Garcia se vante : « je ne voulais pas me contenter de vous conseiller de tout cacher dans vos chaussettes, c’est trop commun. Avec ces conseils, personne ne verra rien : je n’ai jamais été prise une seule fois. Ces conseils là, c’est du 100 % fiable. »

Amener sa propre drogue avec soi : un gage de sécurité aux yeux des usagers

Fiona Measham est professeure de Criminologie à l’Université de Durham. Selon elle « nous sommes dans une situation en Angleterre dans laquelle des ressources considérables sont déployées pour empêcher les gens d’amener de la drogue sur les sites de festivals : équipes de sécurité, police, chiens entraînés spécialement… Si les gens veulent consommer de la drogue sur ces sites, ils ont deux options : l’amener eux-mêmes – d’où ce genre de vidéo – ou l’acheter sur place à un dealer qui l’aura lui-même fait entrer par l’un de ces moyens. » Les recherches de Pr. Measham indiquent que les drogues vendues sur ces sites ont plus de chances d’être coupées à des substances dangereuses.

Dès lors, pour certaines personnes, se débrouiller pour faire entrer ses propres réserves vise à réduire les risques, explique-t-elle. Ainsi, « les dealers présents sur ces sites se fournissent en produits pharmaceutiques. Nous savons qu’ils vendent de la chloroquine, qui est utilise contre la malaria. Ils vendent également de l’acide borique, qui sert de produit d’entretien et qui ressemble à la cocaïne. Or beaucoup d’usager qui ont de toutes façons l’intention de consommer. Dès lors, la question qui se pose pour eux, est de savoir quoi. Et le choix est souvent vite fait entre des produits d’origine douteuse et un produit connu. Il s’agit alors de faire passer ce dernier d’une manière ou d’un autre sur le site. »

Une plateforme jugée trop permissive par les associations de prévention

Le règlement de Youtube indique que l’usage de drogue est dangereux. En conséquence, prôner ce dernier va à l’encontre des restrictions de la plateforme. Pourtant, plusieurs de ces vidéos restent en ligne. Yasmin Batliwala est membre de l’association d’éducation et d’information sur les drogues Westminster Drug Project. Pour elle, « dans la mesure où il n’y a pas de réel contrôle du contenu sur une plate-forme comme Youtube, des messages inappropriés et potentiellement dangereux comme ceux-là sont trop facilement susceptibles d’être partagés. »

Joe Griffiths, membre du comité d’éducation et d’information sur les drogues Hope UK, confirme. Il ajoute que « la mort récente de deux jeunes au Mutiny Festival de Portsmouth ainsi que d’autres affaires de ce genre liées à la consommation de drogue lors de festival musicaux mettent en évidence les dangers liés à ce type de consommation. Avec ironie et à demi-mots, il dénonce la célèbre plateforme. « Il est clair que ce genre de vidéos qui encouragent les jeunes à des activités criminelles n’aident pas. »

Youtube : une institution difficile à bouger

Les tutoriels de Crystal Garcia commencent par un message précisant qu’elle n’encourage pas son auditoire à transporter de la drogue. Elle encourage en revanche son auditoire, de la même manière rituelle, à chaque fin de vidéo, à « lâcher un gros like [s’il a] aimé » et à « [s’]abonner si ce n’est pas déjà fait ». Mais entre ces deux messages rituels et stéréotypés, la youtubeuse explique bien comment tromper vigiles et leurs chiens, comment cacher de la drogue dans des tampons hygiéniques, etc. « Quand il est sec, c’est bon ! Il ressemble à n’importe quel tampon hygiénique prêt à l’usage, mais il porte 7 pilules. »

Du côté de Youtube, la réponse est elle aussi stéréotypée : « Youtube a une politique claire lorsqu’il s’agit de stipuler quels contenus sont acceptables ou non sur la plateforme. Nous supprimons toute vidéo contrevenant à ces règles dès que signalées par un utilisateur. » Comme chez la vlogueuse, de telles formules rituelles ne trompent personne…

Lire la suite

Analyses

Les hippopotames d’Escobar: comment les caprices d’un narcotrafiquant dérèglent l’écosystème colombien

le

Plus de 25 ans après sa mort, Pablo Escobar crée le chaos là où on ne l’attend pas.

Les conséquences de Pablo Escobar pour la Colombie sont multiples : responsable de 5 000 morts, dont celle de nombreux leaders et politiciens, expansion du trafic de drogues dans le pays… Les vestiges du narcotrafiquant, abattu le 2 décembre 1993 à Medellín par la police, sont d’autant plus visibles grâce aux documentaires et à la narconovela Narcos, disponible sur Netflix. Les touristes se multiplient dans sa ville natale, au grand dam du maire, pour lui rendre hommage sur sa tombe, ou à son domicile, récemment reconverti en un mémorial à ses victimes.

Mais son héritage ne s’arrête pas là : un problème inhabituel ne cesse de s’accroître. De son vivant, Escobar s’était constitué un zoo dans une de ses résidences à Doradal, Hacienda Napoles, faisant importer de façon illégale quatre hippopotames. Cette espèce invasive de gigantesques mammifères originaire d’Afrique a été oubliée par le gouvernement colombien : la plupart des animaux exotiques, soit une centaine, avaient été relocalisés à la mort du narcotrafiquant. Mais les hippopotames, laissés en liberté, ont pu se reproduire. 

Il existe désormais une cinquantaine d’hippopotames en liberté en Colombie, qui est pour eux le paradis sur terre. Ils n’y ont aucun prédateur, beaucoup de nourriture et d’espace. Ils n’ont aussi aucune concurrence locale, les animaux natifs de la Colombie étant de plus petite taille. Même les crocodiles ne peuvent pas rivaliser avec les hippopotames : en Afrique, il n’est pas rare que ces reptiles soient tués par des troupeaux de gigantesques mammifères. Le climat colombien est aussi favorable à la multiplication des spécimens : en Afrique, la sècheresse limite en partie la présence des animaux, mais le climat tropical colombien leur est favorable toute l’année, et leur permet notamment de se reproduire plus tôt.

Si ces animaux ont un fort succès auprès des populations locales, et que le gouvernement colombien voyait à l’origine comme une prouesse de la conservation des espèces le fait que les hippopotames puissent prospérer à l’état sauvage, la présence de ces géants commence à avoir des conséquences négatives. Ils menacent et déplacent des espèces locales, telles le lamantin, classé comme en danger. Il pose aussi problème aux pêcheurs qui doivent s’adapter aux animaux, et éviter certaines zones. 

La nature territoriale des hippopotames les rend aussi dangereux pour l’être humain : il n’est pas rare d’en apercevoir un traversant un village, où des locaux les considèrent comme des mascottes. S’ils n’ont pas encore causé de drame en Amérique du Sud, en Afrique, les hippopotames sont le grand mammifère responsable du plus grand nombre de décès humains.

Actuellement, une grande partie des hippopotames demeure dans les environs de l’ancienne villa d’Escobar, transformée en 2012 en parc d’attractions. Là-bas, les animaux, qui peuvent facilement sortir du périmètre, sont nourris par des équipes de scientifiques afin de les inciter à rester dans le parc et limiter leur expansion territoriale. Les équipes de biologistes de la région ont aussi tenté de mettre en place des barrières pour limiter leurs allées et venues, mais ceux-ci les détruisent où sautent par-dessus. 

Pendant un temps, une équipe de chasse avait été constituée pour abattre les hippopotames sortant du parc. Une photo de l’équipe posant avec un animal abattu avait créé un scandale à travers toute la Colombie, et conduit un juge fédéral à interdire la chasse aux hippopotames.

Les biologistes ont donc dû se tourner vers la castration des mâles. Mais la tâche est extrêmement périlleuse, prend du temps et coûte cher. Actuellement, une castration est effectuée annuellement, mais entre 5 et 10 nouveaux hippopotames naissent chaque année.

La meilleure solution serait donc de pouvoir relocaliser le groupe d’hippopotames dans une réserve ou un sanctuaire où ils pourraient s’épanouir sans conséquences négatives pour la biodiversité locale. Une solution durable, mais onéreuse, qui n’a pas encore été mise en place par le gouvernement colombien.

Lire la suite

Analyses

Mieux comprendre la criminalité russophone opérant en France

le

russian-prison-tattoo-Arkady-Bronniko-EGE

© FUEL/Arkady Bronnikov

L’École de Guerre Économique (EGE) a publié en mai dernier une étude réalisée dans le cadre d’un de ces cours, sous la direction de Benjamin Pelletier, sur les enjeux culturels des groupes criminels russophones. Un travail de recherche permettant de mieux comprendre les facteurs culturels liés aux groupes mafieux et réseaux criminels géorgiens et lituaniens opérant en France.

Comme point de départ de cette étude, un rapport du Service d’Information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité (Sirasco). En France, la Direction Centrale de la Police Judiciaire a mis en place ce service de renseignement criminel, en 2009, pour rassembler les données permettant l’analyse du crime organisé. Le Sirasco a rendu public, exceptionnellement, en 2014, son rapport de synthèse sur la criminalité organisée.

Un groupe d’étudiants de l’EGE (composé de Jean-Michel Barbier, Laurence Bault, Vincent Cassard et Clément Chevignon) s’est servi de ce rapport comme base de départ, et a réalisé des entretiens d’experts sur les pays concernés et ces réseaux. Ainsi, ils livrent une fine analyse de la criminalité russophone et plus particulièrement géorgienne et lituanienne. L’idée étant de répondre à cette question : quelles connaissances culturelles devraient posséder les forces de l’ordre françaises afin de mieux comprendre la criminalité organisée russophone originaire de Géorgie et Lituanie ? De ce rapport, nous en avons retiré ce qui peut permettre une meilleure compréhension de l’organisation des trafics, en France, initiés par ces réseaux.

Voleurs légitimes

La criminalité russophone n’est pas constituée de groupes homogènes mais comprend différentes nationalités : biélorusses, ukrainienne, géorgienne, arménienne… Formant une constellation de mafias. La fraternité criminelle russe trouve son identité dans un rejet de la société, imposant un code strict ne permettant ni de fonder une famille, ni de travailler pour une autorité ou un patron, ni de posséder une adresse à soi (une tradition aujourd’hui de moins en moins respectée, dans les faits).

Au sommet de la pyramide : les « vory v zakone » ou « voleurs légitimes », représentant l’homme du peuple libre et fidèle au code (d’honneur). À partir de 1922, la répression s’accentue et trouve son apogée sous le régime stalinien en 1953 : les autorités de l’époque, un régime de terreur, procèdent à des arrestations en masse. Le nombre de prisonniers était alors estimé à 18 millions. « La moitié du peuple russe était dans les goulags et l’autre moitié attendait de s’y rendre ». pouvait-on entendre à l’époque.

Le « code » évolue avec la toufta : stratégie de survie et de fraude dans les camps. Cette période permet aussi un renforcement du culte du voleur. Selon Federico Varese, un chercheur italien à l’Université d’Oxford, spécialiste du crime organisé et de la mafia russe plus particulièrement, les camps « fournissent un réseau de contacts pour les criminels et une opportunité de partage d’expériences ainsi qu’une opportunité d’élaborer des stratégies de développement. »

Entreprises de violence

Sous l’ère de Leonid Brejnev, qui dirigea l’URSS de 1964 jusqu’à sa mort en 1982, le KGB utilise le milieu criminel pour pénétrer le monde occidental, notamment aux États-Unis. La société soviétique développe alors un système mafieux basé sur le racket, la corruption et le marché noir.

La Perestroïska – les réformes économiques et sociales menées par le président de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev entre avril 1985 et décembre 1991 – et l’effondrement du parti et des services de l’État amènent à une transition économique brutale qui va accentuer la criminalisation de la société et permettre aux groupes criminels de se développer davantage, profitant de l’ouverture d’un marché privé peu régulé. Ces nouvelles initiatives sont surnommées « des entreprises de violences » et la période évolue vers la recherche du profit, et donc un assouplissement du code originel. La chute du communisme entraîne les anciennes républiques soviétiques dans une forme d’anarchie, l’État ne jouant plus son rôle.

À partir des années 90, les groupes criminels russophones s’internationalisent. La lutte contre le crime organisé en Géorgie, par exemple, à partir de 2005, va favoriser un exode de criminels vers l’Europe de l’Ouest.

Suite à l’élection de Vladimir Poutine, le pouvoir de l’État se renforce. Pour faire appliquer les lois et la sécurité, Poutine s’appuie sur un réseau de cadres issus des services de renseignement, plus spécifiquement du KGB. Ces cadres au cœur de réseaux informels d’influence se retrouvent alors en position favorable pour aider l’exercice officiel du pouvoir.  Le Président concentre alors les pouvoirs politiques, consolide sa mainmise sur les secteurs économiques et les médias, tout en permettant aux réseaux mafieux de continuer à exister, à la condition qu’ils ne portent pas préjudice à l’État.

Implantation des mafias russophones en France et en Europe

Les régimes répressifs des pays issus de l’éclatement de l’Union soviétique ont entraîné, ces quarante dernières années, une forte migration vers l’Ouest et notamment en France. Selon le Sirasco, l’Hexagone serait en passe d’atteindre le niveau 2 sur l’échelle graduée de 1 à 3 qui mesure le degré d’implantation des mafias russophones, celui de la « pénétration dans le tissu économique et social et de la diversification des activités criminelles. »

Parmi les groupes héritiers du vieux code appliqué dans les Goulags de Staline, les russophones géorgiens, les Kanonieri Qurdebi, sont incontestablement de ceux les plus actifs en France.

Flux-migratoire-groupes-criminels-Georgiens-Lituaniens-France-illicit-trade

Figure 3 Flux migratoire des groupes criminels Georgiens et Lituaniens vers la France – JM. Barbier 2019.

Fédérées sous une « coupole » – cet organe de direction qui caractérise la mafia italienne, modèle du genre -, les organisations criminelles baltes sont également actives en Europe, et parmi elles, le gang des « Marcheurs » ou celui des « Kaunas lituaniens. »

Comme le précise l’enquête de Jérôme Pierrat pour le Point, publiée en 2011, les Lituaniens se sont distingués depuis 2003 dans le trafic de fausse monnaie, écoulée via le système des « Marcheurs », comme ils ont été surnommés par la police :

« Les équipes, très mobiles, circulent dans des voitures spécialement aménagées pour cacher les 150 billets qui leur ont été remis au départ et dorment dans des hôtels bon marché. Une fois dans la ville ciblée, ils écument une dizaine de commerces par jour. Et pour limiter les risques, chaque « marcheur » – ils font leur « tournée » à pied – ne détient qu’une seule coupure par magasin visité. Les marcheurs gardent la marchandise achetée ainsi que 10 % de chaque billet écoulé. Le reste de l’argent est rapporté au pays en voiture par un convoyeur. »

L’enquête du Point précisait à l’époque aussi que les mafieux lituaniens excellent dans la production de faux passeports pour leurs voisins russes et biélorusses. Les Lettons, eux, font aussi dans les faux timbres, faux chèques de voyage, fausses attestations de maîtrise de langues étrangères..

Plus récente, l’étude de l’École de Guerre Économique revient sur l’opération VOR, réalisée à Lyon en décembre 2018, ayant permis l’arrestation de 22 personnes appartenant aux Kanonieri Qurdebi. Parmi eux, des Géorgiens et un butin constitué de bijoux, de voitures de luxe et de 14 kg d’or.

En Bretagne, deux gangs ont été interpellés pour vol et trafic de moteurs hors-bord, fin 2016. Au total, 300 moteurs sur la région et potentiellement 1000 autres sur toute la côte ouest ont été volés par deux groupes liés à la mafia lituanienne.

L’étude précise que « bien qu’ils aient réussi à cultiver le mythe du voleur, se jouant des forces de l’ordre françaises, l’émergence de cols blancs dans la hiérarchie et l’expérience d’un mode de vie occidental commencent à égratigner un code de conduite séculaire. »

Répartition-groupes-criminels-Europe-Est-territoire-national

Figure 4 – Répartition des groupes criminels d’Europe de l’Est sur le territoire national – Le Monde n° 21433.

La France, une place de choix

Plusieurs circonstances ont fait de la France une destination de choix pour ces réseaux très structurés : sa situation de carrefour au cœur de l’Europe, la qualité de ses infrastructures, son intégration à l’espace Schengen. Les activités criminelles qui sont perpétrées vont des vols, aux cambriolages, en passant par l’évasion fiscale, les meurtres, le blanchiment, la prostitution ou encore le trafic d’antiquités.

Ces groupes agissent sous couvert d’activités légales et de structures officielles comme des sociétés de transports, de logistique ou à travers des investissements immobiliers.

Ils limitent les contacts avec la population locale et restent à l’écart des réseaux criminels endémiques. Ils n’opèrent que rarement dans des activités criminelles de rue, les réseaux constitués en France étant principalement des facilitateurs et organisateurs du trafic, agissant comme hommes d’affaires et perpétrant une criminalité en col blanc.

>> Lire l’intégralité de l’étude de l’EGE 

Lire la suite

Analyses

La frontière tuniso-libyenne, haut lieu de trafic illicite

le

souk-Maghreb-adrien-doron-2014

Deux experts en criminalité, Hanane Benyagoub et Xavier Raufer, ont coécrit l’étude « Flux et trafics illicites Europe du Sud-Maghreb : perspectives géopolitique et criminologique », parue dans la revue Sécurité Globale du printemps 2019. La frontière tuniso-libyenne Ben Gardane – Ras Jedir est présentée comme le pôle de contrebande et de trafics criminels le plus importants de la région étudiée.

« La mère de toutes les zones troubles », c’est ainsi que l’ont baptisée certains chercheurs. La frontière qui sépare la Tunisie et la Libye, entre Ben Gardane (côté tunisien) et Ras Jedir (côté libyen) est l’un des hauts lieux du trafic illicite, peut être le plus problématique du continent africain. C’est en tout cas ce que nous allons essayer de décrypter avec Hanane Benyagoub, docteur en droit criminel et criminologie, maître de conférence à l’Université d’Alger. Cette spécialiste a travaillé pour les douanes algériennes de 1993 à 2013, avant de devenir consultante pour la Banque mondiale et le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sur les questions de douanes et de sécurités aux frontières. Lors de ses recherches, Hanane Benyagoub s’est également penchée sur les questions éthiques et la lutte contre la corruption avec les douanes tunisiennes, pour le compte du PNUD.

En préambule, Hanane Benyagoub décrit la région d’un point de vue géographique, afin de mieux appréhender ses spécificités : « Sur les cartes, la frontière est une réalité très récente. C’est en 1910 qu’un accord franco-ottoman établit cette frontière. Auparavant, elle ne correspondant à aucun tracé clair, c’était plutôt une zone mouvante. Cette zone a été longtemps un point de passage historique sur la route côtière du pèlerinage vers la Mecque et du commerce transsaharien. »

Le poste frontalier officiel est situé au sud de la Tunisie et au nord-ouest de la Libye. Il est plus exactement à 580 kilomètres de Tunis et 25 kilomètres de Ben Gardane. Il est placé sur la route nationale 1, du côté tunisien, route connue pour être le principal point de passage des personnes et des marchandises entre les deux pays.

route-libye-tunisie-ben-gardane-ras-jedir

Ramifications de la route globale et dispositifs d’importation en Tunisie. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

 

Crises politiques et situation sécuritaire

En 1881, la Tunisie est colonisée ; la Libye l’est à son tour en 1911. Vers 1898-1900, Ben Gardane naît du partage colonial, comme poste de contrôle aux confins des deux pays.

« Le déclin de ce commerce, ajouté à la colonisation de la Tunisie et celle de la Libye ont déterminé le passage de cette zone à une ligne fixe, ce qui n’a pas été sans conséquence sur les populations, continue la chercheuse. Du temps de Mouammar Kadhafi, ce poste avait pour ambition d’être le premier poste juxtaposé avec des infrastructures pour abriter les douanes des deux pays et faciliter les échanges. Mais la situation sécuritaire a fini par faire échouer ce projet. Avec la situation actuelle, la zone de libre-échange tant espérée n’est pas pour demain. »

En 1985, une crise éclate entre la Libye et la Tunisie : les travailleurs tunisiens sont ainsi expulsés de Libye. Cette situation provoque d’intenses trafics, notamment de devises et de clandestins dans la zone frontalière. Les travailleurs tunisiens restés en Libye, clandestins, envoient leurs gains en Tunisie après conversion des devises.

Embargo et mondialisation

De 1992 à 1999, l’ONU impose un sévère embargo international contre la Libye, pour des faits de terrorisme international. Le pôle Ben Gardane – Ras Jedir va contourner cet embargo, pour répondre aux pénuries subies par les populations. Un important trafic informel et de contrebande se développe alors : produits de luxes, médicaments, pièces détachées… La position de Ben Gardane se renforce davantage.

Avec la mondialisation des années 1990-2000, le trafic de cette zone commence son expansion internationale. On observe alors l’importation massive de produits asiatiques, via Hong Kong, Dubaï, Istanbul… Les produits trafiqués dans la zone frontalière Ben Gardane – Ras Jedir, arrivent directement par le port de Tripoli, en Libye, car la corruption locale permet de ne payer que peu voire pas de taxes. Le trafic de carburant s’intensifie de la Libye vers la Tunisie.

L’extension de la Méditerranée marchande des commerçants maghrébins. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

La tribu des Touazines, intermédiaires indispensables

La spécialiste identifie les acteurs importants de ce trafic, qui trouve son origine dans une solidarité tribale historique : « Les évolutions économiques ont déterminé ces différents acteurs et les rapports de force exercés entre eux, notamment, avec les régimes en place. Après l’indépendance de la Tunisie, la forte précarité tunisienne contrastait avec l’expansion économique de la Libye. À partir de 1980, la population de Ben Gardane s’impose comme un acteur indispensable du commerce informel. Et certaines relations ont favorisé ces échanges : les liens entre la famille tunisienne Touazine et les tribus Nouayel en Libye. Cette solidarité tribale a donné naissance au plus grand réseau de contrebande transfrontalier. »

La famille Touazine profite de sa position dominante, en contournant la bureaucratie. Elle développe une véritable assise financière lui conférant du pouvoir : elle participe au trafic de migrants et devient aussi un puissant cartel qui investit dans la contrebande. « Il y a eu une sorte de « pacte » entre les autorités en place en Tunisie et cette famille, souligne Hanane Benyagoub. La région de Ben Gardane, extrêmement pauvre, n’avait pas bénéficié du miracle économique sous Ben Ali. Par conséquent, il y a eu un accord tacite entre eux et le gouvernement. Ce dernier accepte de fermer les yeux sur le trafic : en échange, la famille Touazine s’engage à lutter contre la circulation de drogues, d’armes et de djihadistes

« Les fils des frontières »

« Les fils des frontières » sont tous les intervenants présents sur la région : les transporteurs, les détaillants. Environ 20% des habitants de Ben Gardane vivent du commerce illicite.

En 2011, les régimes respectifs de Ben Ali et Mouamar Kadhafi s’effondrent. Leur chute participe à la recomposition des rapports de forces de la région. Le chaos s’instaure et des bandes armées libyennes s’installent à la frontière tunisienne. Les familles, qui avaient le monopole sont en perte de vitesse. Les Touazines, surnommés en Libye « les fils de Kadhafi », ne peuvent plus pénétrer dans le territoire libyen et ne peuvent ainsi plus garantir la libre circulation des marchandises.

Les Nouayels, également pro-Kadhafi, ont perdu la majorité des routes de trafic en direction de la Tunisie au profit d’autres tribus, soutenues pour certaines par les opposants de Kadhafi (djihadistes). « Ces nouveaux acteurs, notamment les Oudernes de Tataouine, reprennent le contrôle sur le circuit de contrebande. De petits commerçants commencent aussi à structurer en dehors des cartels historiques et deviennent de nouveaux relais, côté Tunisie », indique Hanane Benyagoub.

L’état du trafic actuel

La zone Ben Gardane – Ras Jedir évolue en fonction de la situation géopolitique et économique de la région. Actuellement, un important trafic existe toujours. En 2017, en moyenne, ce sont près de 930 véhicules qui passent la frontière par jour, avec un pic en mars 2017, avec 2180 véhicules par jour. « Et ce, malgré la situation sécuritaire ! », fait remarquer la criminologue.

marchandises-souk-ben-gardane-ras-jedir-libye-tunisie-illicit-trade

Glissements successifs des centralités marchandes de Ben Gardane. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

Aujourd’hui, circulent dans la zone frontalière, pour le trafic illicite et la contrebande : de l’alcool, des articles de sports, du bétail (moutons…), du café, divers carburants, des chaussures, des cigarettes (fortement taxées en Tunisie, contrefaites ou pas), des climatiseurs, des cosmétiques, des conserves, des couvertures, des produits électroménagers et électroniques, des lunettes, des médicaments contrefaits, des métaux de construction (fer, cuivre…), des parfums, des pièces détachées, des tapis d’Orient, des vêtements, des véhicules volés…

Au milieu de ces produits qu’on considère comme « tolérés », on trouve également des armes à feu (pillage des arsenaux de Kadhafi, dont le trafic a été le plus important en 2011, au moment du vide sécuritaire), du cannabis (consommation locale, Libye et Égypte), de la cocaïne, du Subutex, du Tramadol…

Hanane Benyagoub rajoute qu’il y a aussi un trafic de devises et de lingots d’or : « On a assisté récemment à de grosses prises de lingots, que ce soit en provenance ou en partance de la Libye. D’autre part, des personnes de pays comme la Centrafrique essayent aussi de sortir des biens des zones de guerre, par exemple. Dans cette zone frontalière, le mouvement s’observe dans les deux sens. On peut présager aussi un important financement des réseaux terroristes. »

espace-echangeur-devise-tunisie-libye-frontiere

L’espace des changeurs. Les grossistes de devises sont installés dans des locaux discrets en retrait des axes principaux, au centre-ville. Crédit : A. Doron, mai 2014.

Les sarafas, les banquiers du système

Les sarafas (de sarf, le change), se trouvent au sommet de la pyramide des cartels. Ce sont eux qui fixent le taux de change informel et apportent parfois leur garantie ou se portent caution auprès de grossistes libyens. Ben Gardane est une place forte de change et de finance parallèle. Le dinar tunisien est non convertible donc il faut le passer par le change : « C’est comme un bureau de change parallèle, comme la structure d’un réseau banquier à la manière médiévale, poursuit Hanane Benyagoub. Les commerçants qui ramènent la marchandise de Libye ont besoin de financements. L’activité bancaire permet à l’importateur et au commerçant de contourner les restrictions à l’exportation des devises de la banque centrale tunisienne et d’éviter aussi toute forme de déclarations aux douanes. »

Ce système de relations interpersonnelles repose sur la confiance : cet échange d’intérêt, allant d’Istanbul, à Dubaï, en passant par la Chine, transplante le système officiel des banques, entraînant ce que la littérature récente appelle « la mondialisation par le bas ».

Entre régulation et soulèvement populaire

Hanane Benyagoub fait la distinction entre la partie libyenne, avec des milices aux commandes et aussi des fonctionnaires, et la partie tunisienne qui déploie des forces de l’ordre et des douanes pour assurer le contrôle et la surveillance des frontières : « Mais la tâche n’est pas facile. Plusieurs fois il a été question de fermer cette frontière mais cette solution est exclue en raison de la pression populaire. Toute tentative de régulation fait naître une réaction populaire très violente, qui paralyse la région, comme on l’a vu en août 2008. N’arrivant pas à mater le soulèvement populaire, les autorités ont opté pour le compromis : ouvrir les frontières, fermer les yeux sur le trafic, permettre à la population locale de subvenir à ses besoins. »

Au poste frontalier, les autorités ont des scanners, des brigades canines, de moyens intrusifs et non intrusifs de contrôle des marchandises. Cela a permis de mettre en échec, notamment, plusieurs tentatives de contrebande de lingots d’or. Mais en raison du volume très important du nombre de passages, le contrôle n’est pas assuré à 100%.

Les illustrations de cet article sont publiés avec l’autorisation du chercheur Adrien Doron, auteur de l’étude De la marge au monde : la structuration mouvementée d’une place marchande transnationale à Ben Gardane (Tunisie), à retrouver en intégralité ici.

Lire la suite

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir nos informations

Réseaux sociaux

Derniers articles

Revue de presse

Nous suivre sur Twitter

Trending

Partages