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Opinion

Du travail domestique au trafic d’êtres humains : les « maids » au Liban

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« Si vous êtes travailleuse domestique, ou si vous connaissez une travailleuse domestique maltraitée au Liban, écrivez-nous. Nous essayerons de vous aider ». Voici la phrase d’accueil de la page Facebook « This is Lebanon », qui vise à dénoncer les employeurs maltraitants envers les travailleuses domestiques sous leur toit.

« La maltraitance envers les travailleuses domestiques, c’est monnaie courante ici », soutient Nour, 43 ans et militante pour les droits des travailleuses domestiques au Liban, « on les prend pour des objets, leur travail est un dû, on oublie qu’elles sont humaines ». Des plaintes de violences envers ces travailleuses, Nour et les associations militantes pour les droits des travailleuses domestiques en ont vu passer, et presque toutes sont restées lettres mortes.

La Kafala, prison juridique

Ethiopiennes, Bangladeshies, Philippines, ou encore Sri Lankaises, les travailleuses domestiques ne trouvent pas place dans le code du travail libanais. Tout simplement inexistantes, elles ne bénéficient donc pas des mêmes droits que les autres travailleurs. Dans leur cas, seul le contrat signé entre employeur et travailleuse vient définir les droits auxquels peut prétendre cette dernière. Or, ce document n’étant produit qu’en anglais et en arabe, il arrive, bien souvent, que la travailleuse ne connaisse même pas les droits et obligations contenus dans celui-ci. En théorie, ce document octroie à l’employée le droit à un salaire, un jour de congé hebdomadaire, un droit de contact avec sa famille, des conditions de conditions de travail décentes, et un billet retour, pris en charge par son employeur.

En réalité, c’est la Kafala qui fait office de système d’encadrement des travailleurs immigrés. Coutume faisant aujourd’hui office de droit sans connaître de réelle législation, elle implique que toute travailleuse domestique ne puisse entrer, résider et travailler au Liban qu’au moyen du parrainage d’un employeur, le Kafeel. Il est impossible pour la travailleuse de quitter ce dernier sans son accord, au risque de tomber dans l’illégalité. Également, peu importe le dévouement de la travailleuse, ou son ancienneté dans le pays, la Kafala empêche toute obtention de la nationalité libanaise. Ces travailleuses sont immigrées. Immigrées, avant même d’être vues comme femmes. Impossible pour elles de vivre en autonomie, impossible pour elles d’échapper à leur Kafeel.

« De fait, lorsqu’il y a maltraitance, c’est la spirale de l’enfer », explique Rebecca, 28 ans, militante également, « Les employeurs savent qu’ils peuvent tout se permettre, qu’il y a très peu de chance pour qu’ils subissent quoi que ce soit en représailles, donc on passe de l’insulte, à la gifle, les violences sexuelles, sévices corporels, et ça peut aller jusqu’au meurtre… C’est l’escalade de la violence ».

Violation de la dignité humaine, et trafic d’êtres humains

Cet engrenage, This is Lebanon a choisi de le stopper au moyen du « name and shame », pratique qui vise à recueillir les témoignages de femmes maltraitées ou de témoins, et, si l’employeur refuse d’honorer les droits de son employées, de la payer, de la libérer des contraintes subies, à diffuser les noms des employeurs à l’origine de ces violences. Depuis juin 2018, ils recensent 1313 messages reçus en ce sens, et traitent en ce moment 95 cas. « 50% des témoignages viennent des victimes de ces violences, le reste provient de témoins », relate l’association, « l’un des cas en cours de traitement fait état du meurtre d’une travailleuse domestique, dont les organes vitaux ont été retirés du corps ». Des violences qui mettent en lumière la négation de toute dignité humaine, encouragée par un système de traite, dès « l’acquisition » de ces travailleuses.

« Les employeurs peuvent passer par des agences pour embaucher ces travailleuses, certains le font, mais d’autres passent par des petites annonces qui font état d’un véritable trafic d’êtres humains », poursuit Nour, « on y vend des travailleuses comme des objets, entre les canapés et les lampes de chevet ».

Esclavage domestique au Liban

 

Une situation favorisée par « une politique infructueuse de migration de la main-d’oeuvre, rendant les travailleurs migrants particulièrement vulnérables à l’exploitation » et favorisant « l’existence du travail forcé et de la traite des personnes », explique l’Organisation Internationale du Travail dans un rapport daté de 2014.

Cette traite, This is Lebanon en a fait le coeur de son combat. « Sur les 95 cas en cours de traitement, nombre d’entre eux font état de disparitions », soutiennent-ils, « ces femmes ont probablement fini comme Halima ». Cette jeune femme ayant survécu à 10 ans d’esclavage a fait l’objet d’un documentaire sorti le 1er juin 2018. Victime de violences verbales et physiques constantes, sans lien avec son mari et ses trois filles durant toute la durée de sa mise en esclavage. This is Lebanon a eu Ibtissam Saade, son employeur et tortionnaire, à l’usure, et a réussi à faire libérer Halima. L’association a suivi la jeune fille dans son retour aux Philippines afin de produire le documentaire dans le but de sensibiliser le pays à une situation encore trop peu mise en lumière.

Comme elle, de nombreuses travailleuses ayant fui leur employeur se retrouvent dans l’illégalité la plus totale, et n’ont d’autres choix que d’opter pour le ménage à droite à gauche, ou la prostitution. Privées de tout droit, elles sont alors à la merci de leurs nouveaux employeurs, dans les filets d’un trafic d’êtres humains sans issue. Celles qui finissent pas réunir suffisamment d’argent pour se payer seule leur billet de retour finissent arrêtées par la police à l’aéroport, car jugée « hors la loi » selon les autorités.

 

L’accès à la justice pour les travailleuses domestiques, pivot du changement

Dans un rapport commun, Caritas Lebanon et l’Organisation Internationale du Travail soulèvent trois obstacles à l’accès à la justice des travailleuses domestiques du Liban. « La première entrave est liée à la difficulté d’établir la preuve », lit-on, « En effet, les preuves relatives aux conditions de l’exécution du contrat de travail se constituent et se conservent sur le lieu de travail, en l’espèce le domicile de l’employeur qui a indéniablement un accès privilégié, alors que la charge de la preuve pèse sur le travailleur domestique en tant que demandeur ». Dans certains cas analysés, l’OIT et Caritas relèvent une violation des principes de motivation de la décision et du droit à la preuve dans certaines affaires pénales, motivée par la conception erronée que certains juges ont du travail domestique.

Deuxième entrave : la marginalisation liée au statut d’étranger peu qualifié, exercé par divers acteurs, notamment par le pouvoir judiciaire. L’équipe juridique de Caritas Lebanon a ainsi constaté que « dans certaines affaires impliquant des travailleurs  domestiques étrangers, dont le procès-verbal informait le Ministère public de la commission d’infractions, telles que des blessures ou lésions, le ministère Public ne déclenchait pas de poursuites contre l’auteur présumé de l’infraction ». Ce constat, toujours selon l’organisme, « suggère l’existence d’un système d’opportunité des  poursuites non-absolu qui peut être problématique lorsqu’utilisé à mauvais escient par certains membres du corps judiciaire pour mettre à l’écart les travailleurs domestiques ».

Enfin, troisième et dernière entrave relevée, l’ignorance de la loi par les travailleurs étrangers, particulièrement par les travailleuses domestiques. « la majorité des  travailleurs domestiques reçus par CLMC ont en effet peu ou pas connaissance de  leurs droits pendant leur séjour au Liban, des clauses du contrat qu’ils ont signées devant le notaire, ni des recours judiciaire à leur disposition pour faire valoir leurs droits », lit-on dans le rapport.

Si le gouvernement libanais assure avoir fait preuve de détermination pour lutter contre la traite des personnes et le travail forcé, le nombre de signalements recensés par This is Lebanon, le cas encore récent d’Halima, et l’exclusion toujours effective des travailleuses domestiques du code du travail montrent que le problème reste bien présent dans le pays. L’accès à la justice pour ces travailleuses domestiques n’est ainsi, aujourd’hui, toujours pas garanti en pratique, et laisse place aux dérives. Selon les sources officielles de la sécurité générale, deux travailleuses domestiques meurent toutes les semaines au Liban. « C’est inadmissible », conclut This is Lebanon.

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Analyses

Drogues récréatives : le protoxyde d’azote ne fait plus rire

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Le protoxyde d’azote ou « gaz hilarant » est sorti des cuisines et milieux médicaux pour venir investir les soirées étudiantes et milieux défavorisés en tant que « drogue récréative ». Panorama du phénomène.

Jeudi 8 octobre à Lesquin, dans le Nord de la France, le sujet est une nouvelle fois mis sur la table lors d’une réunion, rendue publique cette fois : la consommation de protoxyde d’azote inquiète à la fois les professionnels de santé et les familles. « Diffusé dans un masque avec de l’oxygène, cela permet de détendre un patient », explique le docteur Sylvie Deheul, du centre d’addictovigilecnce du CHRU de Lille, « c’est un médicament qui fait l’objet d’une surveillance au sujet de ses effets ». Le problème, c’est que la consommation de ce gaz, également utilisé dans les siphons, pour la chantilly par exemple, dépasse aujourd’hui le cadre médical. Hors de ce cadre, n’étant pas soumis à la régulation des médicaments, il peut ainsi être obtenu sans ordonnance ni contrôle, point de départ du trafic.

Aux origines du trafic, le Royaume-Uni

Lorsque l’on remonte le fil du trafic, c’est au Royaume-Uni que l’on atterrit. D’une consommation en festival à la rue, il n’y a eu qu’un pas, franchi aisément. Ce que l’on appelle là-bas « Hippy crack » a rapidement suscité l’intérêt d’une jeunesse à la recherche de légèreté et d’évasion à peu de frais. Le protoxyde d’azote, dont la consommation reste légale contrairement à sa vente sans autorisation préalable, a investi les rues de Londres au détriment de la santé publique, mais également de l’environnement, les ballons de baudruche et cartouches jonchant les trottoirs après consommation. Les vendeurs, eux, se trouvent à bien des coins de rue, gonflant des ballons parfois marqués d’un sigle propre au réseau de vente.

Dans un but dit « récréatif », la consommation de protoxyde d’azote, lorsque répétée, peut entraîner de nombreuses conséquences, parfois mortelles. Un jeu dangereux donc, les consommateurs déployant le gaz dans un ballon de baudruche avant de l’inhaler. L’absence d’oxygène peut alors engendrer bien des dégâts, notamment neurologiques puisque le produit en question inactive la vitamine B12, à la base d’une bonne innervation. « Gelures pulmonaires, nasales et laryngées, détresse respiratoire, accidents dus à un manque de vigilance, anxiété et panique, hallucinations pouvant devenir chroniques, malaises, cerveau et nerfs atteints, complications neurologiques et atteintes de la moelle épinière », liste le docteur Deheul, avant de pointer du doigt une dépendance psychique rendue possible par une consommation excessive du produit.

Outre les conséquences directes sur la santé de celui qui inhale ce gaz en dehors d’un cadre médical, le risque de provoquer un accident sous les effets du produit reste réel. En juillet 2019, cinq jeunes sont morts sur le coup après avoir percuté un café à Kortessem, en Belgique. Dans la voiture, la police a retrouvé des cartouches du fameux gaz, sans pouvoir toutefois établir de lien direct entre l’accident et la prise de gaz hilarant. Le fait-divers aura au moins relancé le débat sur le protoxyde d’azote, qui aurait occasionné 17 décès en Angleterre entre 2006 et 2012, et deux décès en France depuis 2016, cette pratique s’étant propagée outre-Manche depuis quelques années déjà. « C’est peut-être peu pour les autorités publiques, mais en tant que parent, c’est effrayant », confie Maëlle, 42 ans. La mère de famille a surpris son fils de 13 ans en pleine consommation dans une rue adjacente à la sienne. « Les personnes qui vendent ce produit aux mineurs se foutent des conséquences, et les plus jeunes consommateurs y voient simplement le côté ‘rigolo’, ils ne vont pas se freiner, ils n’ont pas peur », déplore-t-elle, inquiète.

Le protoxyde d’azote, des soirées étudiantes aux HLM

En vente libre dans les magasins ou sur Amazon par lot de 50, 100 ou plus à faible prix, les cartouches de protoxyde d’azote sont faciles d’accès. En France, ce gaz hilarant, on l’a d’abord trouvé dans les soirées, du côté des étudiants en médecine. « A mon week-end d’intégration, on m’a demandé d’en consommer », souligne Edouard, 23 ans, étudiant en médecine à Paris, « pour les organisateurs, c’était un clin d’oeil au milieu médical, je me suis pas posé plus de questions que ça sur les effets, du coup ». Les soirées s’enchaînent, les propositions aussi, et Edouard note une consommation croissante du gaz hilarant par ses camarades au fil du temps, dépassant le cadre festif. « Je pense qu’on en consommait à la fois pour l’amusement en soirée, mais aussi pour combler le stress de nos études », soupire-t-il. Un moyen de s’évader brièvement, puisque les effets du gaz ne durent que dix à quinze secondes. « C’est court, donc on réitère encore et encore », poursuit l’étudiant, « j’avais des amis qui pouvaient consommer trente, quarante, voire cinquante cartouches en une soirée ».

Raphaël a fait partie de ceux qui ont orchestré le trafic au coeur de ces soirées étudiantes. « J’ai fait ça pendant quelques années, ça m’a permis de payer mes à-côtés, d’arrondir les fins de mois », se remémore-t-il, « c’était facile et légal ». Un trafic récréatif pour ce jeune homme issu d’un milieu aisé. Comme d’autres, il le faisait « comme ça, parce qu’il y avait un filon ». Lorsque l’un de ses amis finit à l’hôpital, le jeune homme stoppe tout. « Il n’y avait rien de grave, mais j’ai eu peur sur le coup, j’ai lu tout ce qu’il y avait à lire sur les risques encourus lors de la consommation de ce gaz, et j’ai flippé », explique-t-il, encore honteux. Depuis, plusieurs campagnes de prévention ont été menées, du collège à l’université. Le problème, c’est que la consommation de protoxyde s’est largement propagée dans les milieux plus précaires, au pied des HLM, bien souvent à l’écart de ces campagnes, et donc oubliée.

« Vous croyez qu’on va aller lire ce qu’on risque en prenant ça, alors qu’on le prend justement pour oublier que la vie est pourrie pour nous ? », lance Yanis, amer. Le jeune homme de 19 ans vit en cité HLM, dans le Nord de la France, depuis sa naissance. « Mis à part tout nous interdire, je vois pas trop ce qu’on fait pour nous », poursuit-il, « je sais que c’est pourri, c’est du gaz, c’est une drogue, mais juste pendant quelques secondes j’oublie tout, c’est déjà pas mal ». S’il assure ne pas en abuser, le jeune homme avoue également ne pas connaître les possibles conséquences d’une consommation excessive, dont se vantent certains de ses amis. Véritable exutoire face à un quotidien précaire difficile, la « drogue du pauvre » s’est ainsi trouvé un nid. « Ici, t’as le droit au proto ou aux drogues coupées, on récolte que de la merde, de toute façon », soutient Yanis, « au moins on sait ce qu’il y a dans ces cartouches ».

Le Nord en lutte contre ce trafic

Le département, par sa proximité avec l’Angleterre, est particulièrement influencé par le phénomène. Pour lutter contre celui-ci, c’est à La Madeleine que le premier arrêté a été lancé, suivi par Marquette-lez-Lille, Saint-André et enfin Marcq-en-Baroeul. Dans ces villes, la vente de cartouches de protoxyde d’azote aux mineurs y a été interdite. Cet arrêté vise une liste précise de commerces tels que Carrefour, Match, Monoprix… liste dont le contenu varie selon les villes concernées. Il interdit également la consommation desdites cartouches dans un périmètre défini. Plusieurs villes en France ont fait de même, la consommation de ce gaz se propageant rapidement sur le territoire. A Nîmes, ville concernée également par le problème, un arrêté similaire a ainsi été pris en septembre, interdisant à la fois la vente aux mineurs et la consommation de protoxyde d’azote par lesdits mineurs.

« C’est loin d’être suffisant », explique Dalia, mère de famille à Marquette-lez-Lille, « nos jeunes vont tout simplement commander les cartouches en ligne et les consommer ou les revendre ailleurs. On met du sparadrap sur une plaie béante, voilà tout ». Des craintes confirmées par Noah*, 27 ans, dont la revente des cartouches vient « mettre du beurre dans les épinards ». « J’arrive à stocker les cartouches en dehors des villes où la revente aux mineurs a été interdite, et je continue mes bails », souligne-t-il, « Si on est pauvres, s’il y a une demande pour ce gaz, c’est aux politiques qu’il faut s’en prendre, pas à nous. On ne nous aide pas, alors on fait comme on peut pour s’en sortir ». Noah refuse toute responsabilité face aux conséquences d’une consommation excessive de la part de ses clients. « Moi je vends, c’est à eux de faire gaffe », lance-t-il.

A Mons-en-Baroeul, Illicoop, coopérative informelle en partenariat avec le Centre Social Imagine, a également décidé de prendre le problème à bras le corps en installant un bac de collecte de cartouches vides dans le local du centre social. N’importe qui peut venir remplir ce bac, c’est même encouragé. A 500 euros la tonne chez les ferrailleurs, l’aluminium composant les cartouches de protoxyde d’azote, une fois revendu, permettra à la fois de rémunérer les « coopérants », mais également de financer une campagne de prévention contre cette « drogue du pauvre ». De mi-juillet à fin août, la coopérative a ainsi ramassé 100kg de cartouches à travers la métropole lilloise.

Les drogues récréatives, une histoire qui se répète… et se réinvente

Lorsque l’on évoque les « drogues récréatives », ce sont bien souvent les psychostimulants, produits hallucinogènes et vasodilatateurs sexuels qui sont évoqués les premiers. Dans un sondage portant sur les risques potentiels de la prise de neuf drogues dites « récréatives », réalisé en 2017 avec plus de 115 500 participants de 50 pays, le Global Drug Survey a permis de classer ces drogues selon leur dangerosité. Premières du classement, les métamphétamines, suivies du cannabis synthétique, puis de l’alcool, devant la MDMA, les amphétamines, la cocaïne, le LSD, le cannabis et les champignons hallucinogènes.

Si le protoxyde d’azote ne figure pas dans ce classement, comme bien d’autres gaz détournés de leurs usages initiaux, son inhalation n’en est pas moins dangereuse, et fortement déconseillée. A ce jour, le trafic bat toujours son plein, les cartouches jonchant encore les sols des quartiers, bien souvent défavorisés et démunis face au phénomène.

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Experts

[Tribune] « En France, les chercheurs n’ont pas leur mot à dire sur le crime organisé »

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OPINION. Un temps chercheur associé au Cired/CNRS, Thierry Colombié est l’auteur d’une quinzaine de livres sur la délinquance économique et financière, le Milieu, la pègre ou le grand banditisme en France. Il regrette aujourd’hui, dans cette tribune, l’inexistence de centres de recherche sur la criminalité organisée, dans l’Hexagone, . Comme si finalement ces thématiques (le crime organisé, la mafia, la corruption et le blanchiment, l’argent du terrorisme…) ne nécessitaient pas le travail des chercheurs, ou n’étaient l’affaire que des magistrats, policiers ou journalistes. 

« En France, il existe un Office Central de Lutte contre le Crime Organisé, mais pas d’Observatoire, d’Institut, au mieux un pôle de recherche multidisciplinaire visant à produire continuellement de la connaissance sur ce que d’aucuns considèrent comme le fléau de l’humanité. En France, seuls savent, c’est en tout cas ce que vous croyez savoir, ceux qui combattent et défont le crime organisé, seuls savent ceux qui sont et font la pègre, le Milieu, le grand banditisme.

En France, contrairement aux autres pays, il apparaît que la production de connaissances d’individus qui ne sont ni policiers, ni magistrats, ni journalistes, c’est-à-dire des chercheurs indépendants, ni juges, ni partis, formés par l’université française, ne participe pas à comprendre le monde qui nous entoure, ce qui est invisible et qui échappe notamment à la comptabilité nationale, ce qui est visible et qui produit directement et indirectement, inéluctablement et au moins depuis un siècle, des revenus, des conflits, des systèmes, des carrières, des rumeurs, des fake news, un fléau qui nourrit nuit et jour des faits divers, sans produire le moindre débat, sans convoquer des commissions parlementaires ou sénatoriales. En guise de réponse, pour le moins ironique, des trafiquants ont lancé dernièrement une pilule nommée Benalla. Lui, au moins, c’est la mouche au milieu du verre de lait, la montagne qui accouche de la souris, si ce n’est l’arbre qui cache la forêt….

En France, les chercheurs n’ont pas leur mot à dire, leurs problématiques à poser, des systèmes de lutte, de soins à questionner, ni de réponses à donner aux pouvoirs publics, à vous dans votre quotidien, en anthropologie, sociologie, histoire, géographie, en économie ou en géopolitique. En 2016, un rapport de l’INHESJ a estimé que le pays compterait 400.000 personnes liées directement (pas indirectement) au trafic de drogues. Sans compter les autres trafics, escroqueries et consorts.

Une entreprise aux multiples facettes dont on ignore presque tout, sauf à l’habiller (depuis au moins trente ans) du costume du caïd des cités, basané, balafré, animal, asocial, celui que l’on sort tel le diable avant les élections, mais que l’on va draguer en catimini entre les deux tours d’un scrutin pour forcer le destin national. En échange de quoi ? Ne dit-on pas, quel que soit le marché, que le client est roi mais que le roi n’est rien sans ses clientèles ?

Vous êtes sceptique. Un chercheur, ça sert à quoi, heing ? Poussons le bouchon plus loin. En France, le crime organisé n’existe pas. Pour preuve, nos responsables politiques n’en parlent jamais, ou presque jamais ! Vous avez la réponse dans la forme exclamative. S’ils n’en parlent pas, ou presque, c’est justement parce qu’ils ne peuvent pas partager le savoir, celui que les chercheurs seraient en mesure de leur procurer.

Allons encore plus loin : si le crime organisé n’est pas français, il est surtout italien, russe, américain, je sais pas moi, mexicain ! C’est évident ! Que savez-vous de la présence des entreprises criminelles étrangères sur le sol français, métropolitain et ultramarin, en premier lieu des firmes italiennes, russes ou mexicaines ? N’allez pas tout de suite sur un moteur de recherche pour y trouver une réponse. Spontanément, vous ne savez pas. Rien. Nada. Vous ne savez pas, par exemple, que les mafieux italiens décrivent la France comme le « royaume des Affranchis », et vous ne voulez pas le savoir. La loi du silence ne s’applique pas qu’aux seuls affranchis : elle pèse de tout son poids sur tous ceux qui continuent à considérer que seuls les policiers, les magistrats et surtout les journalistes, leurs principales courroies de distribution, ont le monopole de la production de connaissances. Le monopole d’un système qui n’est jamais remis en question. Pas même questionné par les Gilets Jaunes.

En France, il est vrai, nous ne sommes pas à un paradoxe près, surtout lorsqu’on en est réduit à chuchoter les deux règles élémentaires de la première entreprise privée, tout business confondu : sans blanchiment, pas de trafics ; sans corruption, pas de… crime organisé. »

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Opinion

L’échec de la prohibition au Bihar

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Cette État indien ayant instauré une politique de prohibition n’arrive pas à faire respecter ses règles face au trafic d’alcool

La lutte contre l’alcool au Bihar est un tel échec que la police semble avoir renoncé à appliquer la loi. Chaque semaine le marché d’alcool illégal de Dheerja Pul Bazaar opère sous les yeux des agents. L’alcool est pourtant illégal dans l’État du Bihar depuis avril 2016. Ce marché se tient dans la région rurale de Dobhi dans le district de Gaya. Il n’est certes pas fréquent de croiser des personnes ivres mais on rapporte que ces marchés d’alcool illégaux sont en plein expansion. Tout pointe vers un échec retentissant de la politique de prohibition.

Production artisanale illégale

Certains rapportent que dans la région tribale du village de Gurpa les trafiquants d’alcool opèrent malgré les risques. On rapporte que les trains s’arrêtent dans ces régions isolées et des groupes de passagers achètent de l’alcool au verre dans ces petits villages. En effet la population des villages tribaux produisent toujours de l’alcool en abondance. Ce trafic illégal est également hors de contrôle dans le district de Champaran ; des liqueurs artisanales vendues par gourdes entières sont en vente dans le réseau local.

Ces gourdes de 250ml se vendaient auparavant comme des petits pains à des prix battant toute concurrence ; 10 roupies, soit 0,13 euros. Avant la prohibition on dénombrait 6000 vendeurs d’alcool dans tout le Bihar. Aujourd’hui ces gourdes ne se vendent qu’à quelques endroits spécifiques. De plus leur prix est désormais entre 150 et 200 roupies ; entre 1,90 et 2,55 euros. Ce commerce est devenu extrêmement lucratif pour les trafiquants d’alcool.

L’inefficacité de la police

Il semblerait que nombre de femmes venant des tribus endossent le rôle de trafiquant d’alcool. Ceci est ironique car la prohibition avait été décidée en partie suite à une protestation de femmes contre l’alcoolisme. Dans le Champaran la production d’alcool s’effectue dans les zones forestières ; notamment à proximité de la rivière Gandak. Les boissons traditionnellement produites sont le Mahua, Mahua Meetha et Chulhai. On nomme ces petites productions illégales « adda ».

Dernièrement une opération de police contre un « adda » a occasionné des blessés chez les agents ; les femmes leur ont lancé des briques avant de s’enfuir. Cet évènement a eu lieu au village de Sirisiya. Dans cette région les trafiquants opèrent en groupe. Il arrive que les villageois aient peur de les dénoncer à la police par crainte pour leur vie. Ce genre d’incident n’est pas rare. Les policiers refusent de le reconnaître publiquement mais ils peinent à reprendre le contrôle. Une opération récente a cependant permis de désorganiser le trafic ; cinq trafiquants et 110 cartons d’alcool ont été saisis dans l’ouest du Champaran.

La prohibition au centre des conversations

Il arrive également que des habitants du Bihar aillent jusqu’à traverser la frontière avec le Népal pour se fournir. De l’autre côté de la frontière des « sarais », poussent comme des champignons pour servir les clients en alcool. Le problème est le même dans les États indiens voisins du Bihar où l’alcool est légal. La police promet de renforcer la surveillance sur 500 trafiquants présumés. Cependant des scandales à répétition ternissent la réputation de la police. Les agents du Bihar ont par exemple prétendu que les rats étaient responsables de la disparition de 900 000 litres d’alcool saisis.

La corrélation de la corruption policière, de l’accès aisé à l’alcool, d’une production locale importante font qu’il est difficile d’imaginer une application stricte de la prohibition. Il faut aussi ajouter la perte de revenu importante que ceci constitue pour l’État. D’autres États ayant instauré cette politique, comme le Gujarat, commencent à assouplir leurs lois. Seul le Bihar semble déterminé à continuer cette prohibition inefficace et contre-productive.

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