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Analyses

« Le commerce légal et le commerce illégal du tabac sont indissociables »

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Illicit Trade News Networks a donné la parole à Benoît Gomis, associé de recherche au Programme mondial sur le contrôle du tabac de l’Université Simon Fraser. Benoît Gomis a récemment publié une étude sur le commerce illicite en Amérique du Sud. Du début du commerce illégal créé par British American Tobacco et Philip Morris International jusqu’au commerce actuel entretenu par Tabesa, Benoît Gomis met en lumière la façon dont la légalité et l’illégalité sont inextricablement liées concernant les produits du tabac.

Illicit Trade News Network :
Vous avez récemment publié une étude sur le trafic de tabac illicite en Amérique du Sud et plus particulièrement au Paraguay. Pouvez-vous partager avec nous quelques chiffres clés de cette étude ?

Benoît Gomis :
Mes collègues et moi-même venons de publier deux articles dans Globalization and Health sur le commerce illicite du tabac au Paraguay. Dans le premier article, nous avons montré comment le commerce de tabac a été mis en place à l’origine par British American Tobacco (BAT) et Philip Morris International (PMI), qui, à partir des années 1960, ont utilisé le Paraguay comme plaque tournante pour acheminer clandestinement leurs cigarettes vers les marchés – à l’époque protégés – de l’Argentine et du Brésil. Le boom de la production paraguayenne a entraîné 2 évolutions. D’abord, les sociétés de tabac transnationales (TTC) sont passées de marques haut de gamme aux marques de contrebande bon marché à la fin des années 80 et au début des années 90, des produits avec lesquels les fabricants locaux pouvaient désormais rivaliser. Ensuite, l’instauration par le Brésil d’une taxe à l’exportation de 150% visant à mettre fin au régime des TTC, consistait à envoyer des cigarettes au Paraguay puis à les faire passer de nouveau au Royaume-Uni. Selon nos estimations, entre 1989 et 1994, la production de cigarettes au Paraguay était inférieure à la consommation intérieure annuelle de trois milliards de cigarettes. Elle a atteint 12 milliards en 1998 et 27 milliards en 2003, malgré une consommation stagnante.

Dans le deuxième article, nous montrons comment Tabacalera del Este, plus connu sous le nom de Tabesa, a profité des conditions créées par BAT et PMI et d’un environnement juridique très favorable. Créée en 1994, Tabesa est désormais l’une des plus grandes entreprises du Paraguay. Elle a été fondée par Horacio Cartes, qui est toujours aujourd’hui dirigeant de la société, et qui fut président du Paraguay entre 2013 et 2018. Si l’on s’en tient aux importations de composants de cigarettes par cette société, nous estimons que Tabesa importe suffisamment pour produire entre 25 et 36 milliards de cigarettes par an. Compte tenu des chiffres de consommation intérieure et d’exportation légale, cela signifie qu’entre 19 et 30 milliards de cigarettes produites par Tabesa se retrouvent chaque année sur le marché parallèle. On estime que 70% de ce volume est passé dans la contrebande au Brésil, et nos recherches montrent que Tabesa explore encore d’autres marchés internationaux.

Les dirigeants de Tabesa ont déclaré aux journalistes paraguayens que leur entreprise exporte leurs produits légalement vers un certain nombre de pays, notamment la Bulgarie, Curaćao, les Antilles néerlandaises et les Pays-Bas. Cependant, notre analyse, faite à partir de la base de données COMTRADE de l’ONU, révèle des écarts importants, impliquant l’existence d’un commerce illicite. Par exemple, entre 2001 et 2016, le Paraguay n’a signalé aucune exportation de cigarettes vers la Bulgarie, ni aucune importation de cigarettes du Paraguay par la Bulgarie. Au cours de la même période, le Paraguay a déclaré avoir exporté 1,4 milliard de cigarettes vers Curaçao, 481,2 millions de cigarettes vers les Antilles néerlandaises et 111,4 millions de cigarettes vers les Pays-Bas. Pourtant, aucun de ces pays n’a déclaré avoir importé de cigarettes du Paraguay. Au total, entre 2001 et 2016, 5,7 milliards de cigarettes ont été officiellement expédiées par le Paraguay vers 10 marchés où Tabesa a exporté mais sans que ce fut comptabilisé.

Illicit Trade
Quelles sont les principaux résultats de votre étude concernant le modus operandi du trafic de tabac ?

Benoît Gomis
Nos résultats laissent penser que le commerce légal et le commerce illégal des produits du tabac sont souvent étroitement liés. BAT, PMI et Tabesa ont tous les trois réalisé des ventes et des exportations légales, mais ont également eu recours au commerce illicite, notamment grâce aux Zones de libre-échange (ZLE) et d’autres zones à faible gouvernance – afin de pénétrer de nouveaux marchés et d’augmenter leur profit. Nous soutenons également que Tabesa a profité de ses exportations légales vers les États-Unis pour se défendre contre des accusations de contrebande. Plus généralement, ces études – et d’autres recherches que nous avons menées – suggèrent que le commerce illégal du tabac est en train de changer de nature. Il y a encore des signes de proximité entre les TTC et le commerce illicite, mais d’autres acteurs non-TTC sont également de plus en plus impliqués. Parallèlement, les TTC tentent de se transformer en partenaires responsables vis-à-vis des gouvernements en fournissant des renseignements, une formation, du matériel, des ressources financières et en influençant même les décisions budgétaires dans plusieurs pays d’Amérique latine, tout en commandant et finançant des études sur le commerce illicite, et en encadrant les médias. C’est bien sûr dans leur intérêt de le faire. Grâce à ces activités, les TTC visent à saper la concurrence et à lutter contre les mesures de lutte antitabac qui ont permis de réduire le taux de tabagisme (taxes plus élevées, emballage neutre etc.).

Illicit Trade :
Dans votre étude, vous évoquez des stratégies qui seraient utilisées par Tabesa, le PMI et le BAT en matière de trafic de tabac illicite. Quelles sont ces stratégies ?

Benoît Gomis :
D’abord, il s’agit de créer de nouvelles marques, de les fabriquer au niveau national, de les exporter illégalement, d’utiliser les recettes pour les réinvestir dans le développement de produits et d’infrastructures de production afin de produire davantage de cigarettes, de qualité supérieure, et de jouer la concurrence sur de nouveaux marchés à l’étranger. La deuxième stratégie consiste à utiliser les zones de libre-échange comme plaque tournante de la contrebande. Enfin, l’objectif pour eux est de vendre à un grand nombre de distributeurs nationaux et de faire valoir par la suite que les exportations illicites ultérieures ne relèvent pas de leur responsabilité.

Illicit Trade :
Quelles mesures les pays victimes du trafic parallèle de tabac pourraient-ils prendre au niveau national ?

Benoît Gomis :
La première mesure consiste à lutter contre l’ingérence de l’industrie dans la politique. Les TTC tentent de contourner les directives internationales afin de garder une influence sur la lutte antitabac en aidant les gouvernements à lutter contre le commerce illicite du tabac. Mais, comme l’a prévenu l’OMS, «Il existe un conflit fondamental et irréconciliable entre les intérêts de l’industrie du tabac et l’intérêt général de santé publique».

Deuxièmement, les gouvernements auraient intérêt à augmenter les ressources dédiées aux forces de l’ordre et aux services des douanes – y compris une formation adaptée, et indépendante de l’industrie du tabac. Troisièmement, davantage de données devraient être collectées et analysées indépendamment de l’industrie du tabac. Très souvent, nous ne connaissons pas grand-chose du commerce illicite du tabac dans les pays mentionnés. Les réponses politiques reposent souvent sur des chiffres de saisie potentiellement erronés et sur des données financées par l’industrie. Plus généralement, il faut s’attaquer aux racines du problème : la gouvernance, la capacité institutionnelle, la volonté politique, la transparence, et la corruption, pour que des progrès significatifs puissent être réalisés.

Illicit Trade :
Quelles mesures pourraient être prises au niveau international et en matière de traçabilité?

Benoît Gomis :
Les gouvernements devraient appliquer pleinement la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac et son Protocole visant à éliminer le commerce illicite des produits du tabac. Nos recherches ont joué un rôle important dans la décision du gouvernement paraguayen de signer le protocole, et c’est un pas dans la bonne direction. Le Protocole comporte un certain nombre d’actions utiles à mettre en oeuvre, notamment l’article 10.1.b qui stipule que les Parties doivent «prendre les mesures nécessaires » pour que les entreprises « fournissent [des] produits du tabac ou des équipements de fabrication dont la quantité correspond à la demande sur le marché de la vente au détail ou de l’utilisation ».

Cependant, l’article 8 sur le suivi et la traçabilité est peut-être le plus central. Il implique que «les Parties sont convenues d’instaurer un régime mondial de suivi et de traçage dans les cinq ans suivant l’entrée en vigueur du présent protocole ». Dans ce dispositif de traçabilité, des informations détaillées sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement de tabac sont requises, notamment « le nom, la facture, le numéro de commande et les enregistrements de paiement du premier client non affilié au fabricant », « du marché visé de vente au détail», « tout entreposage et expédition », « l’identité de tout acheteur ultérieur connu » et « l’itinéraire d’expédition prévu, la date d’expédition, la destination de l’expédition, le point de départ et le destinataire » (article 8.4.1). Ce système est destiné à «renforcer [la sécurité] de la chaîne d’approvisionnement et à faciliter les enquêtes sur le commerce illicite de produits du tabac ».

Cela dit, ce dispositif risque aujourd’hui d’être contrôlé par l’industrie du tabac. Des recherches supplémentaires sur cette évolution et la prudence des gouvernements sont nécessaires pour veiller à ce que les mesures de suivi mises en place à travers le monde jugulent efficacement le commerce illicite du tabac, et évitent de promouvoir les intérêts commerciaux des TTC au détriment de la santé publique et de la bonne gouvernance.

 

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Analyses

La frontière tuniso-libyenne, haut lieu de trafic illicite

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Deux experts en criminalité, Hanane Benyagoub et Xavier Raufer, ont coécrit l’étude « Flux et trafics illicites Europe du Sud-Maghreb : perspectives géopolitique et criminologique », parue dans la revue Sécurité Globale du printemps 2019. La frontière tuniso-libyenne Ben Gardane – Ras Jedir est présentée comme le pôle de contrebande et de trafics criminels le plus importants de la région étudiée.

« La mère de toutes les zones troubles », c’est ainsi que l’ont baptisée certains chercheurs. La frontière qui sépare la Tunisie et la Libye, entre Ben Gardane (côté tunisien) et Ras Jedir (côté libyen) est l’un des hauts lieux du trafic illicite, peut être le plus problématique du continent africain. C’est en tout cas ce que nous allons essayer de décrypter avec Hanane Benyagoub, docteur en droit criminel et criminologie, maître de conférence à l’Université d’Alger. Cette spécialiste a travaillé pour les douanes algériennes de 1993 à 2013, avant de devenir consultante pour la Banque mondiale et le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sur les questions de douanes et de sécurités aux frontières. Lors de ses recherches, Hanane Benyagoub s’est également penchée sur les questions éthiques et la lutte contre la corruption avec les douanes tunisiennes, pour le compte du PNUD.

En préambule, Hanane Benyagoub décrit la région d’un point de vue géographique, afin de mieux appréhender ses spécificités : « Sur les cartes, la frontière est une réalité très récente. C’est en 1910 qu’un accord franco-ottoman établit cette frontière. Auparavant, elle ne correspondant à aucun tracé clair, c’était plutôt une zone mouvante. Cette zone a été longtemps un point de passage historique sur la route côtière du pèlerinage vers la Mecque et du commerce transsaharien. »

Le poste frontalier officiel est situé au sud de la Tunisie et au nord-ouest de la Libye. Il est plus exactement à 580 kilomètres de Tunis et 25 kilomètres de Ben Gardane. Il est placé sur la route nationale 1, du côté tunisien, route connue pour être le principal point de passage des personnes et des marchandises entre les deux pays.

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Ramifications de la route globale et dispositifs d’importation en Tunisie. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

 

Crises politiques et situation sécuritaire

En 1881, la Tunisie est colonisée ; la Libye l’est à son tour en 1911. Vers 1898-1900, Ben Gardane naît du partage colonial, comme poste de contrôle aux confins des deux pays.

« Le déclin de ce commerce, ajouté à la colonisation de la Tunisie et celle de la Libye ont déterminé le passage de cette zone à une ligne fixe, ce qui n’a pas été sans conséquence sur les populations, continue la chercheuse. Du temps de Mouammar Kadhafi, ce poste avait pour ambition d’être le premier poste juxtaposé avec des infrastructures pour abriter les douanes des deux pays et faciliter les échanges. Mais la situation sécuritaire a fini par faire échouer ce projet. Avec la situation actuelle, la zone de libre-échange tant espérée n’est pas pour demain. »

En 1985, une crise éclate entre la Libye et la Tunisie : les travailleurs tunisiens sont ainsi expulsés de Libye. Cette situation provoque d’intenses trafics, notamment de devises et de clandestins dans la zone frontalière. Les travailleurs tunisiens restés en Libye, clandestins, envoient leurs gains en Tunisie après conversion des devises.

Embargo et mondialisation

De 1992 à 1999, l’ONU impose un sévère embargo international contre la Libye, pour des faits de terrorisme international. Le pôle Ben Gardane – Ras Jedir va contourner cet embargo, pour répondre aux pénuries subies par les populations. Un important trafic informel et de contrebande se développe alors : produits de luxes, médicaments, pièces détachées… La position de Ben Gardane se renforce davantage.

Avec la mondialisation des années 1990-2000, le trafic de cette zone commence son expansion internationale. On observe alors l’importation massive de produits asiatiques, via Hong Kong, Dubaï, Istanbul… Les produits trafiqués dans la zone frontalière Ben Gardane – Ras Jedir, arrivent directement par le port de Tripoli, en Libye, car la corruption locale permet de ne payer que peu voire pas de taxes. Le trafic de carburant s’intensifie de la Libye vers la Tunisie.

L’extension de la Méditerranée marchande des commerçants maghrébins. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

La tribu des Touazines, intermédiaires indispensables

La spécialiste identifie les acteurs importants de ce trafic, qui trouve son origine dans une solidarité tribale historique : « Les évolutions économiques ont déterminé ces différents acteurs et les rapports de force exercés entre eux, notamment, avec les régimes en place. Après l’indépendance de la Tunisie, la forte précarité tunisienne contrastait avec l’expansion économique de la Libye. À partir de 1980, la population de Ben Gardane s’impose comme un acteur indispensable du commerce informel. Et certaines relations ont favorisé ces échanges : les liens entre la famille tunisienne Touazine et les tribus Nouayel en Libye. Cette solidarité tribale a donné naissance au plus grand réseau de contrebande transfrontalier. »

La famille Touazine profite de sa position dominante, en contournant la bureaucratie. Elle développe une véritable assise financière lui conférant du pouvoir : elle participe au trafic de migrants et devient aussi un puissant cartel qui investit dans la contrebande. « Il y a eu une sorte de « pacte » entre les autorités en place en Tunisie et cette famille, souligne Hanane Benyagoub. La région de Ben Gardane, extrêmement pauvre, n’avait pas bénéficié du miracle économique sous Ben Ali. Par conséquent, il y a eu un accord tacite entre eux et le gouvernement. Ce dernier accepte de fermer les yeux sur le trafic : en échange, la famille Touazine s’engage à lutter contre la circulation de drogues, d’armes et de djihadistes

« Les fils des frontières »

« Les fils des frontières » sont tous les intervenants présents sur la région : les transporteurs, les détaillants. Environ 20% des habitants de Ben Gardane vivent du commerce illicite.

En 2011, les régimes respectifs de Ben Ali et Mouamar Kadhafi s’effondrent. Leur chute participe à la recomposition des rapports de forces de la région. Le chaos s’instaure et des bandes armées libyennes s’installent à la frontière tunisienne. Les familles, qui avaient le monopole sont en perte de vitesse. Les Touazines, surnommés en Libye « les fils de Kadhafi », ne peuvent plus pénétrer dans le territoire libyen et ne peuvent ainsi plus garantir la libre circulation des marchandises.

Les Nouayels, également pro-Kadhafi, ont perdu la majorité des routes de trafic en direction de la Tunisie au profit d’autres tribus, soutenues pour certaines par les opposants de Kadhafi (djihadistes). « Ces nouveaux acteurs, notamment les Oudernes de Tataouine, reprennent le contrôle sur le circuit de contrebande. De petits commerçants commencent aussi à structurer en dehors des cartels historiques et deviennent de nouveaux relais, côté Tunisie », indique Hanane Benyagoub.

L’état du trafic actuel

La zone Ben Gardane – Ras Jedir évolue en fonction de la situation géopolitique et économique de la région. Actuellement, un important trafic existe toujours. En 2017, en moyenne, ce sont près de 930 véhicules qui passent la frontière par jour, avec un pic en mars 2017, avec 2180 véhicules par jour. « Et ce, malgré la situation sécuritaire ! », fait remarquer la criminologue.

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Glissements successifs des centralités marchandes de Ben Gardane. Cartographie : A. Doron & F. Troin • CITERES 2015.

Aujourd’hui, circulent dans la zone frontalière, pour le trafic illicite et la contrebande : de l’alcool, des articles de sports, du bétail (moutons…), du café, divers carburants, des chaussures, des cigarettes (fortement taxées en Tunisie, contrefaites ou pas), des climatiseurs, des cosmétiques, des conserves, des couvertures, des produits électroménagers et électroniques, des lunettes, des médicaments contrefaits, des métaux de construction (fer, cuivre…), des parfums, des pièces détachées, des tapis d’Orient, des vêtements, des véhicules volés…

Au milieu de ces produits qu’on considère comme « tolérés », on trouve également des armes à feu (pillage des arsenaux de Kadhafi, dont le trafic a été le plus important en 2011, au moment du vide sécuritaire), du cannabis (consommation locale, Libye et Égypte), de la cocaïne, du Subutex, du Tramadol…

Hanane Benyagoub rajoute qu’il y a aussi un trafic de devises et de lingots d’or : « On a assisté récemment à de grosses prises de lingots, que ce soit en provenance ou en partance de la Libye. D’autre part, des personnes de pays comme la Centrafrique essayent aussi de sortir des biens des zones de guerre, par exemple. Dans cette zone frontalière, le mouvement s’observe dans les deux sens. On peut présager aussi un important financement des réseaux terroristes. »

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L’espace des changeurs. Les grossistes de devises sont installés dans des locaux discrets en retrait des axes principaux, au centre-ville. Crédit : A. Doron, mai 2014.

Les sarafas, les banquiers du système

Les sarafas (de sarf, le change), se trouvent au sommet de la pyramide des cartels. Ce sont eux qui fixent le taux de change informel et apportent parfois leur garantie ou se portent caution auprès de grossistes libyens. Ben Gardane est une place forte de change et de finance parallèle. Le dinar tunisien est non convertible donc il faut le passer par le change : « C’est comme un bureau de change parallèle, comme la structure d’un réseau banquier à la manière médiévale, poursuit Hanane Benyagoub. Les commerçants qui ramènent la marchandise de Libye ont besoin de financements. L’activité bancaire permet à l’importateur et au commerçant de contourner les restrictions à l’exportation des devises de la banque centrale tunisienne et d’éviter aussi toute forme de déclarations aux douanes. »

Ce système de relations interpersonnelles repose sur la confiance : cet échange d’intérêt, allant d’Istanbul, à Dubaï, en passant par la Chine, transplante le système officiel des banques, entraînant ce que la littérature récente appelle « la mondialisation par le bas ».

Entre régulation et soulèvement populaire

Hanane Benyagoub fait la distinction entre la partie libyenne, avec des milices aux commandes et aussi des fonctionnaires, et la partie tunisienne qui déploie des forces de l’ordre et des douanes pour assurer le contrôle et la surveillance des frontières : « Mais la tâche n’est pas facile. Plusieurs fois il a été question de fermer cette frontière mais cette solution est exclue en raison de la pression populaire. Toute tentative de régulation fait naître une réaction populaire très violente, qui paralyse la région, comme on l’a vu en août 2008. N’arrivant pas à mater le soulèvement populaire, les autorités ont opté pour le compromis : ouvrir les frontières, fermer les yeux sur le trafic, permettre à la population locale de subvenir à ses besoins. »

Au poste frontalier, les autorités ont des scanners, des brigades canines, de moyens intrusifs et non intrusifs de contrôle des marchandises. Cela a permis de mettre en échec, notamment, plusieurs tentatives de contrebande de lingots d’or. Mais en raison du volume très important du nombre de passages, le contrôle n’est pas assuré à 100%.

Les illustrations de cet article sont publiés avec l’autorisation du chercheur Adrien Doron, auteur de l’étude De la marge au monde : la structuration mouvementée d’une place marchande transnationale à Ben Gardane (Tunisie), à retrouver en intégralité ici.

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Analyses

Carfentanil : de l’arme chimique au stupéfiant

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À l’origine, le carfentanil est un sédatif à usage exclusivement vétérinaire, pour les éléphants et autres animaux de plusieurs tonnes (buffles, rhinocéros, ours blancs…). Mais depuis 2016, il est apparu mélangé à d’autres drogues, provoquant de nombreuses overdoses.

Un journal canadien de médecine, spécialisé dans l’anesthésie, n’a pas hésité à le désigner comme « arme de destruction massive », dans son éditorial de janvier 2019. Selon les dernières études des scientifiques du Journal de l’anesthésie canadien, le carfentanil est 20 à 30 fois plus puissant que le fentanyl (et non 100 fois comme c’est affirmé bien souvent) et 10 000 plus que la morphine. Même s’il « n’est que 20 à 30 fois » plus dangereux que le fentanil, sa menace est extrêmement préoccupante.

Très difficile à détecter, le carfentanil est inodore, invisible et sans saveur, il est donc impossible pour les consommateurs de savoir, à l’oeil nu, si les drogues consommées en possèdent. Il peut être mélangé à d’autres drogues illicites comme l’héroïne. Les pilules de contrefaçon observées ressemblent à des opioïdes d’ordonnance, selon les autorités de santé canadienne : comme des pilules vertes portant les lettres « CDN » d’un côté et le chiffre 80 de l’autre.

Dose mortelle

Une dose infime peut être fatale ; un simple contact avec la peau ou une faible inhalation peuvent provoquer une overdose. De même, toucher quelqu’un qui a fait une overdose de carfentanil peut être mortel. Pour se protéger, les agents de police au Canada et aux États-Unis pouvant être confrontés à des consommateurs de ce produit, portent désormais sur eux du naloxone, un antidote, pour aider de potentielles victimes mais surtout pour se protéger eux-mêmes. Aux États-Unis, des policiers ont frôlé la mort rien qu’en fouillant des véhicules ou des suspects.

Cependant, le journal canadien tempère au sujet des intoxications accidentelles suspectées des premiers intervenants : « Des mesures générales d’hygiène professionnelles, incluant une décontamination régulière à l’eau et au savon, un équipement de protection individuelle élémentaire (gants en nitrile, masque N95, et lunettes de protection), ainsi qu’un accès rapide à la naloxone sont généralement suffisants dans la majorité des cas. »

Carfentanil, classé « stupéfiant »

À la différence du fentanyl qui peut avoir des effets bénéfiques sur des patients atteints de maladies graves, pour surmonter la douleur, le carfentanil, lui, n’a jamais été prévu pour une consommation humaine. Dès 2016, on retrouve pourtant cette substance mélangée à certaines drogues en circulation, tuant des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis.

Plus récemment, à Pueblo, dans une ville du Colorado, des traces de carfentanil ont été détectées dans des seringues, ce qui inquiètent sévèrement les autorités sanitaires. Dans les programmes d’échanges de seringues, des associations distribuent des kits pour détecter la présence ou non de carfenanil ou fentanyl dans l’héroïne.

En Ontario, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) a démantelé un réseau de trafiquants, accusés de trafic de carfentanil, fentanyl, héroïne, cocaïne, méthamphétamines. Saisie qui a conduit à l’arrestation de onze personnes, donc deux employés de la compagnie aérienne Sunwing.

photo fournie par la GRC

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a démantelé un réseau de trafiquants de fentanyl et d’importateurs de cocaïne qui opérait en Ontario.

La police provinciale de l’Ontario rapporte, de son côté, avoir trouvé du carfentanil dans un produit ressemblant à du cannabis. La présence de la substance a été confirmée par le comité responsable de la lutte contre les substances et opioïdes de la communauté de Windsor-Essex (WECOSS), qui a alerté qu’il n’y avait pas de cannabis dans ce produit :

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PHOTO – WATERLOO REGION INTEGRATED DRUGS STRATEGY

Elle est publiée quelques jours après des messages d’alertes sur ces réseaux sociaux pour prévenir des dangers du carfentanil, même à très faible dose :

Arme chimique

Avant d’être découvert par les trafiquants de drogues, le carfentanil était considéré comme une arme chimique. Andrew Weber, ancien secrétaire adjoint à la Défense, aux États-Unis, chargé des programmes de défense nucléaire, chimique et biologique de 2009 à 2014, alertait déjà en 2016 : « C’est une arme. Les entreprises ne devraient l’envoyer à personne ». À cette époque, une enquête supervisée par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait intercepté un colis content environ un kilogramme de carfentanil, importé de Chine. Les autorités canadiennes ne comprenaient pas qu’une substance aussi puissante soit acheminée dans leur pays. Les officiers de police sont avertis, rapidement, qu’il faut manipuler cette substance avec les plus grandes précautions.

On peut noter ici que cette substance aurait été détectée lors un funeste événement. Le 26 octobre 2002, lors de la prise d’otages par un commando tchéchène du théâtre Doubrovka à Moscou, des analyses d’urine et des vêtements de trois victimes retrouvées sur place ont démontré que le gaz utilisé (le cocktail incapacitant Kolokol-1) par les forces spéciales russes lors de l’assaut, contenait du carfentanil. En tout, 130 spectateurs, sans compter les preneurs d’otage, ont péri lors l’opération (dont seulement cinq avaient été exécutés par le commando).

Le gaz ne les a pas forcément tués sur le coup : beaucoup sont morts de ne pas avoir été soignés correctement, les médecins ignorant la composition du gaz à l’époque. Ces derniers ont testé, sans effet, des antidotes, pensant avoir affaire à un gaz incapacitant de type Sarin ou VX. Mais comme l’ont relaté plusieurs médecins russes dans la presse, par la suite, les patients montraient des signes d’intoxication par opiacés : pupilles punctiformes, inconscience et dépression respiratoire. Certains notèrent que le nataxone renversait les effets de l’intoxication. Le ministère de la Santé russe a annoncé, quatre jours après l’assaut, que le gaz utilisé pour neutraliser les terroristes contenait un dérivé du fentanyl, précisant lors de l’annonce officielle que ce gaz « n’était pas létal« .

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Les forces spéciales russes prennent d’assaut le théâtre de Dubrovka lors de la crise des otages à Moscou en 2002.

Facilement exportable

En 2016, l’agence AP avait mené l’enquête et réalisé que pour quelques milliers de dollars, des entreprises chinoisent proposaient d’exporter du carfentanil : « Il est tellement meurtrier qu’il représente une menace terroriste potentielle, » en avait conclu l’agence de presse. Une douzaine d’entreprises exportaient ce produit aux États-unis, au Canada, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Belgique et en Australie. La vendeuse de l’une de ces entreprises expliquait que le carfentil était même « l’un de [leur] produits les plus populaires. »

Cette année-là, malgré leur dangerosité, l’opioïde n’était pas contrôlé par les autorités chinoises, malgré les pressions du gouvernement américain qui pressait la Chine de mettre le carfentanil sur liste noire. Enfin, en février 2017, le carfentanil devient classé comme substance contrôlée en Chine, dans la même catégorie que le fentanyl. La Drug Enforcement Administration (DEA) avait alors déclaré que cette nouvelle réglementation chinoise pouvait changer la donne et entraîner une baisse des overdoses des consommateurs américains. La DEA avait confirmé près de 400 saisies de carfentanil dans huit États américains entre juillet et octobre 2016.

Plus dangereux qu’une bombe thermonucléaire

En 2017, les douanes canadiennes ont saisi un kilo de carfentanil provenant de Chine : la substance était dissimulée dans des cartouches d’imprimantes. Selon le journal canadien de l’anesthésie cité plus haut, la dose mortelle de carfentanil serait de 50 microgrammes (μg). La saisie représenterait, d’après ses recherches, près de 20 millions de doses mortelles : « Assez de quoi supprimer toute la population du pays », lit-on dans un rapport de la police antidrogue du Canada. Le journal scientifique canadien précise lui dans son édito : « Par kilo, le carfentanil est indiscutablement 2000 fois plus dangereux qu’une bombe thermonucléaire. »

Les calculs de dose mortelle ne sont pas un point de détail car si les scientifiques ont du mal à se mettre d’accord sur la quantité létale, comment les trafiquants de drogues vont-ils faire pour réaliser des doses « vendables » ? « Combien de revendeurs de drogues disposent de l’équipement de qualité pharmaceutique pour faire des doses aliquotes de carfentanil avec une précision suffisante pour ne pas tuer leurs clients ? », s’interroge l’éditorialiste du Journal canadien de l’anesthésie.

Il semble qu’étant donné la facilité d’importer et d’exporter ce produit qui tient dans une enveloppe, le blocage du trafic par les autorités spécialisées de stupéfiants soit compliqué voir quasiment impossible. Même si les saisies canadiennes sont des exemples de réussite, elles restent des cas isolés. La meilleure stratégie consisterait davantage à informer les utilisateurs de la dangerosité de ce produit qui n’est en aucun cas consommable. À en voir les prévisions scientifiques sur la potentielle croissance du nombre de décès par opioïde, plus que la lutte contre le trafic de carfentanil, il faut traiter la toxicomanie liée à la consommation d’opioïdes, comme n’importe quelle autre malade et avoir une réflexion globale de santé publique autour de ces questions.

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À gauche, le nombre de décès par opioïde de synthèse aux États-Unis de 1999 à 2017 d’après les données des Centers for Disease Control.15 La ligne noire représente la superposition de l’addition des données et de l’ajustement exponentiel à partir de 2010. À droite présente l’extrapolation du modèle (ligne rouge) pour les années 2017 à 2022

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Analyses

Découverte d’un véritable arsenal dans les Ardennes

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Ces armes historiques ont été saisies en France.

Le jeudi 25 juillet, le ministère des Douanes français à révélé la saisie d’une importante quantité d’armes datant du 30 juin : 300 grenades, plus de 150 kilogrammes de fusées pour obus, 56 kilogrammes de munitions diverses, 18 mortiers, 13 obus, ainsi qu’une vingtaine d’armes, tels des pistolets semi-automatiques Sig Sauer et Beretta, des pistolets mitrailleurs Sten, des Mauser… Les pistolets à eux seuls vaudraient plus de 6 000 euros.

Selon la Douane, ces armes, qui datent de la Seconde Guerre mondiale, présentent encore des risques : les charges des grenades sont toujours actives, et une partie des armes n’a pas été neutralisée. Deux équipes de déminage de la sécurité civile sont intervenues pour s’occuper des armes et de leur destruction.

Le gouvernement s’est félicité pour la saisie. Le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, a notamment partagé son enthousiasme sur Twitter : « Une nouvelle fois, les douaniers prouvent par cette impressionnante saisie leur action essentielle en matière de lutte contre les trafics d’armes et de munitions. Cette affaire montre également la grande réactivité des douaniers de Laon et l’excellente coopération avec les autres services douaniers, la police judiciaire et les équipes de déminage ».

Quant aux armes retrouvées, il semblerait qu’il s’agisse d’un collectionneur qui tentait de ramener les armes sans autorisation. L’interpellation d’un homme dont le véhicule semblait anormalement chargé par la brigade douanière de Laon, près de Soissons, a permis la découverte de plusieurs armes. Les forces de l’ordre ont donc par la suite perquisitionné son domicile où les douaniers de Charleville-Mézières et Metz ont découvert le reste de l’arsenal de l’individu.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle découverte est effectuée dans la région : des grenades, des obus et des armes de la deuxième guerre mondiale avaient déjà été découverts en mai 2015 chez un collectionneur de Gespunsart dans les Ardennes. Et les saisies de ce genre sont courantes sur l’ensemble de la France. En mars, c’est dans le sud de la France, à Carcassonne, qu’une tonne d’armes avaient été interceptées, dont une grande partie datant de la Seconde Guerre mondiale. Le même mois, un arsenal de la Seconde Guerre mondiale avait été découvert à Menton, ainsi que chez un octogénaire dans les Vosges. La veille de la commémoration des 75 ans du débarquement, une centaines d’armes avaient été trouvées au domicile du gérant d’un bar tabac dans les Yvelines.

Des armes faciles à trouver

Les armes datant de la Seconde Guerre mondiale, qui font la joie des collectionneurs, ne sont pas difficiles à trouver en Europe de l’Ouest et en Afrique du Nord. Les divers champs de bataille de la région regorgent d’armes et de munitions extrêmement facile à trouver à l’aide d’un détecteur de métal. Dans le nord de la France, aux alentours des anciennes tranchées, des artefacts de la Première Guerre mondiale sont aussi facilement trouvables. Non seulement des armes et munitions, mais divers objets retraçant la vie des soldats : cantines, briquets, boites de cigarettes, ou aussi des caissons d’obus gravés par les soldats tuant l’ennui dans les tranchées. Des objets commercialisés en toute légalité sur les sites de reventes pour quelques centaines d’euros.

Quant aux armes datant des guerres mondiales, celles-ci peuvent être considérées comme des armes de collection, mais doivent être neutralisées, c’est-à-dire hors d’état de tirer. Seuls les individus possédant une carte de collectionneurs peuvent posséder une arme de catégorie C non neutralisée, si celle-ci est enregistrée. 

Ces armes sont notamment en vente sur Internet, où un fusil complet de la Seconde Guerre mondiale se vend pour environ 1 000 euros.

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