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Trafic de drogue

Qui sont les minots recrutés dans les trafics de drogue à Marseille ?

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Portrait du journaliste écrivain Romain Capdepon devant la cité de la Busserine – Photo Patrick Gherdoussi / éd. JC LATTES

Dans son livre Les Minots – Une enquête à Marseille*, le journaliste police-justice Romain Capdepon raconte le quotidien de ces jeunes de cités qui ont choisi la voie du trafic de stupéfiants. Pour eux, le Réseau est autant une famille de substitution que le chemin le plus court vers la société de consommation.

« Dans les stups, il n’y a que deux issues : quatre murs ou quatre planches. On n’a jamais vu un mec s’y mettre à fond, se gaver de pognon et partir très loin en profiter, peinard… » C’est par ces mots de Guy, un vieux de la vieille de la brigade des stups, que commence le livre Les Minots – Une enquête à Marseille (éd. JC Lattès) de Romain Capdepon. Chef de la rubrique Police-Justice au journal La Provence, l’auteur dépeint dans ce récit l’histoire de ces adolescents qui se retrouvent au service de trafics de drogues marseillais, communément appelés, les Réseaux.

Romain Capdepon retrace un événement qui a marqué un avant et un après dans l’histoire du Clos la Rose – « le Clos », pour les intimes -, l’un des quartiers nord de la cité phocéenne. Le 19 novembre 2010, une Audi TT grise et une Alpha Roméo rouge, surgissent en début de soirée dans la cité, ouvrant le feu avec des fusils d’assaut de type Kalachnikov. Ce soir-là, Jean-Michel, 16 ans, perdra la vie. Lenny, 11 ans, retrouvé criblé de balles, survivra miraculeusement. Un autre jeune de 22 ans sera blessé, pris en étau par les deux voitures criminelles, quelques minutes après sur l’autoroute.

C’est un tournant dans le banditisme à Marseille. Ce jour-là, des enfants sont pris pour cibles à l’arme de guerre.

Le commandant Stéphane Gomez, qui a mené les premières constatations sur place, juste après le drame, avouera à l’auteur du livre : « J’ai tout de suite compris qu’on changeait de catégorie, ce soir-là ».

Journal télévisé de France 2 du 20 novembre 2010 :

 

Pourquoi l’auteur s’est-il focalisé sur  ce règlement de comptes en particulier ? « À cette époque, on savait que les minots dealaient, explique le journaliste de La Provence, mais on n’avait pas conscience qu’ils pouvaient être abattus. Dans le « banditisme traditionnel », la règle était qu’on ne touchait pas aux gosses. On s’en servait pour le trafic, mais le 19 novembre 2010, ils sont devenus de la chair à canon. Depuis cette soirée-là, cinq autres mineurs ont perdu la vie à Marseille, à cause du trafic de drogue. »

Cette enquête littéraire vise, sans jugement ni naïveté, à casser les a priori sur ces gamins-trafiquants. Pourquoi ont-ils choisi le Réseau ? Dans quel contexte urbain et social ? « La plupart d’entre eux n’ont ni père, ni repère. Ils vivent en huis clos, n’ont jamais connu autre chose que la cité depuis leur naissance. Pour eux, le trafic, c’est un job comme un autre. « Je jobe », comme ils disent, de la même manière qu’ils te diraient « je fais les vendanges ». Ils se cherchent un rôle, une figure d’autorité… et ils les trouvent dans le Réseau », raconte Romain Capdepon. Ces adolescents, pour la plupart fans de Scarface, sont en quête de reconnaissance, rêvent d’une vie trépidante et d’argent pour se normaliser. « Ils n’ont pas conscience que c’est une poudrière », continue le journaliste.

Postes de « chouf » ou de « guetteur »

Les minots, de 12 à 17 ans, se voient attribuer dans les Réseaux les rôles de « guetteurs » ou de « choufs ». Ce sont, en quelques sortes, les yeux des caïds. Extrait :

« À Marseille, depuis une quinzaine d’années, leurs frêles silhouettes se sont imposées dans le paysage, plantées aux entrées des cités comme des sphinx ou tournant entre les tours de béton sur un scooter fracassé, scannant les plaques d’immatriculation des voitures de police banalisées, allant jusqu’à demander, aux visiteurs, parfois contraints de faire demi-tour, l’objet de leur venue. Dans certaines cités, on les voit même perchés sur les toits des immeubles, ratissant du regard les alentours à 360 degrés, prêts à lancer un ara, sortant la cité de sa torpeur des dizaines de fois par jour. » 

Les plus dégourdis d’entre eux se verront « promus » au rôle de « charbonneur », les vendeurs. Ainsi, ils passeraient de 50 à 100 euros par jour (payés en liquide ou en morceaux de shit) en tant que guetteurs, à une fourchette de 150 à 300 euros par jour, selon l’envergure du Réseau, en tant que vendeur. Bien souvent l’argent leur permettra de combler leur dépendance au cannabis. Lors d’opération policière, les guetteurs comptent le nombre de policiers entrant dans la cité, et ceux qui en ressortent… pour savoir combien de fonctionnaires sont laissés « en planque ».

Les enquêteurs des stups observent que, ces derniers mois, les très jeunes occupent de plus en plus de postes de vendeurs. Les jeunes adultes se contentent de jouer les « choufs ». La cause ? Les policiers de terrains et les procureurs ne se préoccupent que peu des guetteurs, souvent relâchés avant même d’avoir fini leur procès-verbal. « Aucune loi n’interdit de hurler ara, vingt fois par jour ou d’être assis sur une chaise à l’entrée des cités, » explique l’auteur dans le livre. Pour les mineurs, les peines sont divisées par deux a minima par le tribunal pour enfants. Alors les chefs des trafics leur font porter de plus en plus de responsabilités, pour limiter les risques avec la justice.

Romain Capdepon a rencontré beaucoup de minots pour l’écriture de son enquête. Pour l’un d’entre eux, Yaya, dealer récidiviste, ce n’est pas tant l’idée de passer quelques mois à l’ombre qui l’effraye :

« Aux Baumettes, t’y as la télé, du coca, du shit, la Playstation et Fifa, franchement y’a besoin de rien de plus dans la vie ! Mais imaginer ma mère venir au parloir, ou pire encore, imaginer être renié par ma famille, c’était pas possible. »

Au-delà de la prison, les minots risquent surtout leur peau : une balle dans la tête en cas de trou dans la caisse. Yaya dit avoir aujourd’hui décroché.

Un marché de l’emploi parallèle

Les minots savent dans quelles cités « il fait bon dealer », où sont pratiqués les « meilleurs salaires », quels patrons sont les plus armés et donc les plus protecteurs… Aujourd’hui, il existe une centaine de Réseaux de stups à Marseille. Le business est estimé entre 10 et 15 millions d’euros de chiffre d’affaires par mois. C’est en tout cas ce que révèle une note secrète de la police judiciaire, citée dans le livre.

Le Réseau permet à ces minots de combler leur besoin d’exister, d’être considéré, de connaître « un destin sociable acceptable. »** Une manière aussi d’esquiver la lourdeur administrative de la mission locale ou Pôle Emploi. Dans le Réseau, ni leur adresse ni leur faciès ne font l’objet de discrimination. Et les lacunes en orthographe ne sont pas non plus un frein à l’embauche.

Fuir pour se faire oublier

Pour son enquête, Romain Capdepon a trouvé beaucoup de personnes, dont il a ressenti un réel besoin de parler. Deux mères lui ont par exemple expliqué :

« Avant, on avait l’impression qu’ils voulaient travailler sur notre espace de vie. Aujourd’hui, on a l’impression de vivre sur leur espace commercial. »

Elles se sentent étrangères chez elles. L’une d’elles, Céline, dont le fils a été très tôt « aspiré » par le Réseau, mettra plusieurs années à l’en sortir. Des années de pressions, de menaces, de violences… Plus la mère se bat pour que son fils ne deale plus, plus son fils se voit offrir des « promotions » par le Réseau. Une manière d’avoir toujours plus de contrôle sur lui. Céline va jusqu’à amener son fils dans les bureaux de la brigade des stups. Elle préfère voir son fils incarcéré plutôt qu’il se prenne une balle dans la tête. Mais rien n’y fait, et les lettres au Procureur n’y changent rien. Seul l’éloignement à l’étranger, pendant plusieurs mois, marquera une coupure définitive avec le Réseau, qui, au retour de la famille, « lâchera l’affaire ».

Dans de rares cas, où la Protection Judiciaire de la Jeunesse observe une accumulation de facteurs à risque (décrochage scolaire, contrôle par le Réseau, etc.), on voit se pratiquer des « exfiltrations » de ces jeunes en danger, qu’on éloigne de leur cité. Mais Romain Capdepon précise : « Ce sont des cas extrêmement rares. Il n’y a qu’une quinzaine d’exfiltrations par an. »

 

* Les Minots – Une enquête à Marseille, éd. JC Lattès, collection Les Invisibles. Janvier 2019. 17 euros.

** Expression relevée par l’auteur du livre dans le rapport « La proximité à l’épreuve de l’économie de la débrouille »  

 

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Articles

Uruguay : Une nouvelle plaque tournante de la cocaïne

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Les autorités uruguayennes peinent à lutter contre la drogue dans ce pays en passe de devenir une plaque tournante de la cocaïne

Les autorités manquent de ressources et d’organisation. Pour illustrer cela il suffit de parler des 4,5 tonnes de cocaïne ont découvertes à Hambourg. Cette saisie de la semaine dernière a eu lieu sur un porte-conteneurs en provenance de l’Uruguay.

Une violence limitée

Cette cocaïne a une valeur marchande estimée à environ 1 milliard d’euros. Il s’agissait de la plus importante saisie de cocaïne en Allemagne. En avril, les douanes allemandes ont aussi découvert 440 kilos de cocaïne dans un conteneur rempli de sacs de riz. Selon les documents de transport ce conteneur aussi avait été chargé en Uruguay.

L’Uruguay est le plus petit pays hispanophone d’Amérique du Sud. Il est considéré comme un endroit prospère, calme et sûr sur un continent qui a connu des bouleversements politiques et sociaux. Selon Chris Dalby, le directeur de la rédaction de InSight Crime, basé à Washington ; “une réputation qui ne reflète plus la réalité d’aujourd’hui ». Ce réseau de journalistes est spécialisé dans la recherche sur le crime organisé en Amérique latine. Contrairement à ses voisins, l’Uruguay n’a pas de grave problème de violence. Dalby souligne que cela rend les autorités plus complaisantes et les contrôles aux frontières insuffisants par rapport aux autres pays d’Amérique latine. Cette vulnérabilité est exploitée par les cartels de la drogue ainsi que par leurs clients européens.

Une demande accrue et un commerce fragmenté

La demande de cocaïne est en hausse dans le monde entier. Selon le dernier rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime ; environ 2 000 tonnes de cocaïne ont été produites en 2017. Ce qui représente une augmentation de 25% par rapport à l’année précédente. Les trafiquants de drogue se tournent de plus en plus vers des routes d’exportation moins utilisées et vers des pays de transit comme l’Uruguay. Selon Dalby ; « La cocaïne bolivienne arrive sur le marché européen via l’Uruguay depuis au moins 10 ans ». Le trafic mondial de la drogue est également sujet à changement ; l’ère des barons de la drogue à l’ancienne est révolue. Au lieu de cela, il existe un processus complexe de fabrication et de distribution impliquant de nombreux groupes plus petits spécialisés dans leur domaine. Cela complique la tâche des autorités.

Selon Parwo Robert Parrado, conseiller en sécurité uruguayen ; “Il est temps que l’Uruguay se confronte aux défis du trafic de drogue en réseau international”. Cette énorme découverte de cocaïne à Hambourg révèle les graves lacunes des contrôles aux frontières et aux douanes en Uruguay. Malheureusement, le pays ne dispose pas d’une unité spéciale avec du personnel formé pour enquêter sur des crimes graves tels que le trafic de drogue, le trafic d’armes ou le trafic d’êtres humains.

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Opinion

Un ancien paramilitaire arrêté à son retour en Colombie

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Les autorités colombiennes ont arrêté un ancien paramilitaire de l’AUC lors de son retour dans la nation andine après une condamnation aux États-Unis

L’homme a beau avoir purgé sa peine de prison, les craintes demeurent quant à sa possible réapparition en tant qu’acteur majeur du commerce de la drogue. Carlos Mario Jiménez, alias «Macaco», était l’un des commandants les plus puissants des Forces d’autodéfense unies de Colombie (AUC). Ce groupe a démobilisé plus de 5 000 combattants au cours du processus de paix engagé avec le gouvernement colombien entre 2003 et 2006.

Étranges alliances entre paramilitaires et guérillas

Jiménez contrôlait plusieurs régions clés du trafic de drogue. La partie sud du département de Bolívar et la région de Bajo Cauca ; deux pôles du commerce de la cocaïne en Colombie. En 2005, il était l’un des plus puissants trafiquants de drogue en Colombie et donc dans le monde.

Jiménez a également réuni un groupe de combattants paramilitaires à Caparrapí, dans le département central de Cundinamarca, en 1996 et a formé Los Caparrapos. Le groupe est depuis devenu un acteur criminel majeur. Il prospère grâce à des alliances avec l’Armée de libération nationale (ELN) et les anciens FARC. Ces groupes continuent de gérer des économies criminelles. Jiménez a participé à la démobilisation des AUC, mais les autorités ont déterminé que l’ancien chef des paramilitaires continuait de diriger son empire de trafic de drogue depuis sa prison.

Emprisonné mais toujours dangereux

Jiménez a été arrêté par les autorités colombiennes à son retour des États-Unis. Il y a servi 11 ans de prison pour trafic de drogue. Après avoir refusé de coopérer avec le système de justice transitionnelle mis en place dans le cadre du processus de paix des AUC, Jiménez a été privé de ses avantages judiciaires. Il s’efforce maintenant d’éviter toute une série d’accusations criminelles. Les procureurs affirment qu’il sera désormais jugé par un tribunal civil pour plusieurs homicides et autres crimes qu’il aurait commis au cours du conflit armé qui sévit en Colombie depuis des décennies.

Alors qu’il était incarcéré dans une prison à sécurité maximale à Itaguí, juste au sud de Medellín, Jiménez a continué de diriger ses réseaux de trafic de drogue, ce qui a finalement conduit les autorités à accepter son extradition et celle de 14 autres dirigeants des AUC aux États-Unis. Il a donc été extradé aux États-Unis en 2008 puis condamné à 33 ans de prison après avoir plaidé coupable. On ne sait pas pourquoi il a été libéré tôt de prison.

Un paysage criminel très différent de celui qu’il avait laissé

Au début des années 2000, il était un puissant chef paramilitaire et un important trafiquant de drogue. Il a poursuivi une partie de ses activités quand il était encore en prison en Colombie. Mais après son extradition, les trafiquants ont continué d’acheminer de la cocaïne aux États-Unis. Principalement depuis la région de Bajo Cauca et le sud du Bolívar ; ces zones qu’il contrôlait autrefois pour les AUC. Bajo Cauca est très vulnérable, c’est un foyer de violence criminelle en raison des combats entre Los Caparrapos, les Urabeños, l’ELN et les ex-FARC. Tous se disputent le contrôle de cette région hautement stratégique pour le trafic de drogue. Les données montrent 7 000 hectares de cultures de coca dans cette région en 2017. Jiménez a une bonne connaissance du territoire, ayant combattu aux côtés de Los Caparrapos contre l’ELN dans les années 2000.

En ce qui concerne le sud de Bolívar ; Jiménez contrôlait la majeure partie de cette sous-région jusqu’en 2005, au moment de la démobilisation des AUC. La rivière Magdalena traverse directement cette zone ; elle sert d’autoroute de la cocaïne vers le nord du pays. Le sud du Bolívar abrite également des milliers d’hectares de cultures de coca. Mais Jiménez aurait du mal à démarrer ses opérations là-bas en raison de la présence d’un vieil ennemi : l’ELN. Pour que Jiménez puisse y influencer le paysage criminel, il devrait soit forger une alliance avec l’ELN, soit créer une force de combat puissante pour lutter contre eux pour le contrôle de ce territoire.

 

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Analyses

Carfentanil : de l’arme chimique au stupéfiant

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À l’origine, le carfentanil est un sédatif à usage exclusivement vétérinaire, pour les éléphants et autres animaux de plusieurs tonnes (buffles, rhinocéros, ours blancs…). Mais depuis 2016, il est apparu mélangé à d’autres drogues, provoquant de nombreuses overdoses.

Un journal canadien de médecine, spécialisé dans l’anesthésie, n’a pas hésité à le désigner comme « arme de destruction massive », dans son éditorial de janvier 2019. Selon les dernières études des scientifiques du Journal de l’anesthésie canadien, le carfentanil est 20 à 30 fois plus puissant que le fentanyl (et non 100 fois comme c’est affirmé bien souvent) et 10 000 plus que la morphine. Même s’il « n’est que 20 à 30 fois » plus dangereux que le fentanil, sa menace est extrêmement préoccupante.

Très difficile à détecter, le carfentanil est inodore, invisible et sans saveur, il est donc impossible pour les consommateurs de savoir, à l’oeil nu, si les drogues consommées en possèdent. Il peut être mélangé à d’autres drogues illicites comme l’héroïne. Les pilules de contrefaçon observées ressemblent à des opioïdes d’ordonnance, selon les autorités de santé canadienne : comme des pilules vertes portant les lettres « CDN » d’un côté et le chiffre 80 de l’autre.

Dose mortelle

Une dose infime peut être fatale ; un simple contact avec la peau ou une faible inhalation peuvent provoquer une overdose. De même, toucher quelqu’un qui a fait une overdose de carfentanil peut être mortel. Pour se protéger, les agents de police au Canada et aux États-Unis pouvant être confrontés à des consommateurs de ce produit, portent désormais sur eux du naloxone, un antidote, pour aider de potentielles victimes mais surtout pour se protéger eux-mêmes. Aux États-Unis, des policiers ont frôlé la mort rien qu’en fouillant des véhicules ou des suspects.

Cependant, le journal canadien tempère au sujet des intoxications accidentelles suspectées des premiers intervenants : « Des mesures générales d’hygiène professionnelles, incluant une décontamination régulière à l’eau et au savon, un équipement de protection individuelle élémentaire (gants en nitrile, masque N95, et lunettes de protection), ainsi qu’un accès rapide à la naloxone sont généralement suffisants dans la majorité des cas. »

Carfentanil, classé « stupéfiant »

À la différence du fentanyl qui peut avoir des effets bénéfiques sur des patients atteints de maladies graves, pour surmonter la douleur, le carfentanil, lui, n’a jamais été prévu pour une consommation humaine. Dès 2016, on retrouve pourtant cette substance mélangée à certaines drogues en circulation, tuant des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis.

Plus récemment, à Pueblo, dans une ville du Colorado, des traces de carfentanil ont été détectées dans des seringues, ce qui inquiètent sévèrement les autorités sanitaires. Dans les programmes d’échanges de seringues, des associations distribuent des kits pour détecter la présence ou non de carfenanil ou fentanyl dans l’héroïne.

En Ontario, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) a démantelé un réseau de trafiquants, accusés de trafic de carfentanil, fentanyl, héroïne, cocaïne, méthamphétamines. Saisie qui a conduit à l’arrestation de onze personnes, donc deux employés de la compagnie aérienne Sunwing.

photo fournie par la GRC

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a démantelé un réseau de trafiquants de fentanyl et d’importateurs de cocaïne qui opérait en Ontario.

La police provinciale de l’Ontario rapporte, de son côté, avoir trouvé du carfentanil dans un produit ressemblant à du cannabis. La présence de la substance a été confirmée par le comité responsable de la lutte contre les substances et opioïdes de la communauté de Windsor-Essex (WECOSS), qui a alerté qu’il n’y avait pas de cannabis dans ce produit :

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PHOTO – WATERLOO REGION INTEGRATED DRUGS STRATEGY

Elle est publiée quelques jours après des messages d’alertes sur ces réseaux sociaux pour prévenir des dangers du carfentanil, même à très faible dose :

Arme chimique

Avant d’être découvert par les trafiquants de drogues, le carfentanil était considéré comme une arme chimique. Andrew Weber, ancien secrétaire adjoint à la Défense, aux États-Unis, chargé des programmes de défense nucléaire, chimique et biologique de 2009 à 2014, alertait déjà en 2016 : « C’est une arme. Les entreprises ne devraient l’envoyer à personne ». À cette époque, une enquête supervisée par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait intercepté un colis content environ un kilogramme de carfentanil, importé de Chine. Les autorités canadiennes ne comprenaient pas qu’une substance aussi puissante soit acheminée dans leur pays. Les officiers de police sont avertis, rapidement, qu’il faut manipuler cette substance avec les plus grandes précautions.

On peut noter ici que cette substance aurait été détectée lors un funeste événement. Le 26 octobre 2002, lors de la prise d’otages par un commando tchéchène du théâtre Doubrovka à Moscou, des analyses d’urine et des vêtements de trois victimes retrouvées sur place ont démontré que le gaz utilisé (le cocktail incapacitant Kolokol-1) par les forces spéciales russes lors de l’assaut, contenait du carfentanil. En tout, 130 spectateurs, sans compter les preneurs d’otage, ont péri lors l’opération (dont seulement cinq avaient été exécutés par le commando).

Le gaz ne les a pas forcément tués sur le coup : beaucoup sont morts de ne pas avoir été soignés correctement, les médecins ignorant la composition du gaz à l’époque. Ces derniers ont testé, sans effet, des antidotes, pensant avoir affaire à un gaz incapacitant de type Sarin ou VX. Mais comme l’ont relaté plusieurs médecins russes dans la presse, par la suite, les patients montraient des signes d’intoxication par opiacés : pupilles punctiformes, inconscience et dépression respiratoire. Certains notèrent que le nataxone renversait les effets de l’intoxication. Le ministère de la Santé russe a annoncé, quatre jours après l’assaut, que le gaz utilisé pour neutraliser les terroristes contenait un dérivé du fentanyl, précisant lors de l’annonce officielle que ce gaz « n’était pas létal« .

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Les forces spéciales russes prennent d’assaut le théâtre de Dubrovka lors de la crise des otages à Moscou en 2002.

Facilement exportable

En 2016, l’agence AP avait mené l’enquête et réalisé que pour quelques milliers de dollars, des entreprises chinoisent proposaient d’exporter du carfentanil : « Il est tellement meurtrier qu’il représente une menace terroriste potentielle, » en avait conclu l’agence de presse. Une douzaine d’entreprises exportaient ce produit aux États-unis, au Canada, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Belgique et en Australie. La vendeuse de l’une de ces entreprises expliquait que le carfentil était même « l’un de [leur] produits les plus populaires. »

Cette année-là, malgré leur dangerosité, l’opioïde n’était pas contrôlé par les autorités chinoises, malgré les pressions du gouvernement américain qui pressait la Chine de mettre le carfentanil sur liste noire. Enfin, en février 2017, le carfentanil devient classé comme substance contrôlée en Chine, dans la même catégorie que le fentanyl. La Drug Enforcement Administration (DEA) avait alors déclaré que cette nouvelle réglementation chinoise pouvait changer la donne et entraîner une baisse des overdoses des consommateurs américains. La DEA avait confirmé près de 400 saisies de carfentanil dans huit États américains entre juillet et octobre 2016.

Plus dangereux qu’une bombe thermonucléaire

En 2017, les douanes canadiennes ont saisi un kilo de carfentanil provenant de Chine : la substance était dissimulée dans des cartouches d’imprimantes. Selon le journal canadien de l’anesthésie cité plus haut, la dose mortelle de carfentanil serait de 50 microgrammes (μg). La saisie représenterait, d’après ses recherches, près de 20 millions de doses mortelles : « Assez de quoi supprimer toute la population du pays », lit-on dans un rapport de la police antidrogue du Canada. Le journal scientifique canadien précise lui dans son édito : « Par kilo, le carfentanil est indiscutablement 2000 fois plus dangereux qu’une bombe thermonucléaire. »

Les calculs de dose mortelle ne sont pas un point de détail car si les scientifiques ont du mal à se mettre d’accord sur la quantité létale, comment les trafiquants de drogues vont-ils faire pour réaliser des doses « vendables » ? « Combien de revendeurs de drogues disposent de l’équipement de qualité pharmaceutique pour faire des doses aliquotes de carfentanil avec une précision suffisante pour ne pas tuer leurs clients ? », s’interroge l’éditorialiste du Journal canadien de l’anesthésie.

Il semble qu’étant donné la facilité d’importer et d’exporter ce produit qui tient dans une enveloppe, le blocage du trafic par les autorités spécialisées de stupéfiants soit compliqué voir quasiment impossible. Même si les saisies canadiennes sont des exemples de réussite, elles restent des cas isolés. La meilleure stratégie consisterait davantage à informer les utilisateurs de la dangerosité de ce produit qui n’est en aucun cas consommable. À en voir les prévisions scientifiques sur la potentielle croissance du nombre de décès par opioïde, plus que la lutte contre le trafic de carfentanil, il faut traiter la toxicomanie liée à la consommation d’opioïdes, comme n’importe quelle autre malade et avoir une réflexion globale de santé publique autour de ces questions.

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À gauche, le nombre de décès par opioïde de synthèse aux États-Unis de 1999 à 2017 d’après les données des Centers for Disease Control.15 La ligne noire représente la superposition de l’addition des données et de l’ajustement exponentiel à partir de 2010. À droite présente l’extrapolation du modèle (ligne rouge) pour les années 2017 à 2022

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