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[Tribune] « En France, les chercheurs n’ont pas leur mot à dire sur le crime organisé »

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OPINION. Un temps chercheur associé au Cired/CNRS, Thierry Colombié est l’auteur d’une quinzaine de livres sur la délinquance économique et financière, le Milieu, la pègre ou le grand banditisme en France. Il regrette aujourd’hui, dans cette tribune, l’inexistence de centres de recherche sur la criminalité organisée, dans l’Hexagone, . Comme si finalement ces thématiques (le crime organisé, la mafia, la corruption et le blanchiment, l’argent du terrorisme…) ne nécessitaient pas le travail des chercheurs, ou n’étaient l’affaire que des magistrats, policiers ou journalistes. 

« En France, il existe un Office Central de Lutte contre le Crime Organisé, mais pas d’Observatoire, d’Institut, au mieux un pôle de recherche multidisciplinaire visant à produire continuellement de la connaissance sur ce que d’aucuns considèrent comme le fléau de l’humanité. En France, seuls savent, c’est en tout cas ce que vous croyez savoir, ceux qui combattent et défont le crime organisé, seuls savent ceux qui sont et font la pègre, le Milieu, le grand banditisme.

En France, contrairement aux autres pays, il apparaît que la production de connaissances d’individus qui ne sont ni policiers, ni magistrats, ni journalistes, c’est-à-dire des chercheurs indépendants, ni juges, ni partis, formés par l’université française, ne participe pas à comprendre le monde qui nous entoure, ce qui est invisible et qui échappe notamment à la comptabilité nationale, ce qui est visible et qui produit directement et indirectement, inéluctablement et au moins depuis un siècle, des revenus, des conflits, des systèmes, des carrières, des rumeurs, des fake news, un fléau qui nourrit nuit et jour des faits divers, sans produire le moindre débat, sans convoquer des commissions parlementaires ou sénatoriales. En guise de réponse, pour le moins ironique, des trafiquants ont lancé dernièrement une pilule nommée Benalla. Lui, au moins, c’est la mouche au milieu du verre de lait, la montagne qui accouche de la souris, si ce n’est l’arbre qui cache la forêt….

En France, les chercheurs n’ont pas leur mot à dire, leurs problématiques à poser, des systèmes de lutte, de soins à questionner, ni de réponses à donner aux pouvoirs publics, à vous dans votre quotidien, en anthropologie, sociologie, histoire, géographie, en économie ou en géopolitique. En 2016, un rapport de l’INHESJ a estimé que le pays compterait 400.000 personnes liées directement (pas indirectement) au trafic de drogues. Sans compter les autres trafics, escroqueries et consorts.

Une entreprise aux multiples facettes dont on ignore presque tout, sauf à l’habiller (depuis au moins trente ans) du costume du caïd des cités, basané, balafré, animal, asocial, celui que l’on sort tel le diable avant les élections, mais que l’on va draguer en catimini entre les deux tours d’un scrutin pour forcer le destin national. En échange de quoi ? Ne dit-on pas, quel que soit le marché, que le client est roi mais que le roi n’est rien sans ses clientèles ?

Vous êtes sceptique. Un chercheur, ça sert à quoi, heing ? Poussons le bouchon plus loin. En France, le crime organisé n’existe pas. Pour preuve, nos responsables politiques n’en parlent jamais, ou presque jamais ! Vous avez la réponse dans la forme exclamative. S’ils n’en parlent pas, ou presque, c’est justement parce qu’ils ne peuvent pas partager le savoir, celui que les chercheurs seraient en mesure de leur procurer.

Allons encore plus loin : si le crime organisé n’est pas français, il est surtout italien, russe, américain, je sais pas moi, mexicain ! C’est évident ! Que savez-vous de la présence des entreprises criminelles étrangères sur le sol français, métropolitain et ultramarin, en premier lieu des firmes italiennes, russes ou mexicaines ? N’allez pas tout de suite sur un moteur de recherche pour y trouver une réponse. Spontanément, vous ne savez pas. Rien. Nada. Vous ne savez pas, par exemple, que les mafieux italiens décrivent la France comme le « royaume des Affranchis », et vous ne voulez pas le savoir. La loi du silence ne s’applique pas qu’aux seuls affranchis : elle pèse de tout son poids sur tous ceux qui continuent à considérer que seuls les policiers, les magistrats et surtout les journalistes, leurs principales courroies de distribution, ont le monopole de la production de connaissances. Le monopole d’un système qui n’est jamais remis en question. Pas même questionné par les Gilets Jaunes.

En France, il est vrai, nous ne sommes pas à un paradoxe près, surtout lorsqu’on en est réduit à chuchoter les deux règles élémentaires de la première entreprise privée, tout business confondu : sans blanchiment, pas de trafics ; sans corruption, pas de… crime organisé. »

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Analyses

Un sommet pour une stratégie globale contre le trafic international

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La contrebande déstabilise des régions entières et alimente les guerres civiles partout dans le monde, selon les experts, qui prônent une stratégie globale

Les changements de dynamique dans les guerres contemporaines et leur connexion avec le marché noir furent les objets d’un sommet mondial organisé à Abou Dabi. Ce sommet était appelé par le magazine The Economist et se tenait dans ses locaux ; il a rassemblé des délégués et des experts gouvernementaux, mais aussi d’agences de maintien de l’ordre, ou encore du secteur privé. Il s’agissait de s’attaquer aux racines du problèmes et de faire émerger une stratégie globale.

Les sujets abordés reflétaient la diversité de stratégie souhaitée : il fut question des nouvelles technologies ; de la taxation ; des vides juridiques ; des zones franches ; de l’e-commerce ; ou encore des instabilités socio-économiques régionales. Ces dernières ont en effet présenté de nouvelles opportunités pour le commerce illégal ; c’est-à-dire pour les formes de contrebande classiquement attendues dans ce contexte (armes, drogues), mais aussi pour les contrefacteurs ou pour les atteintes à la propriété intellectuelle.

Au cœur des discussion, le lien entre trafic international et terrorisme

Le Centre d’étude du caractère changeant de la guerre a été créé à l’université d’Oxford suite aux événements du 11 septembre 2001. Le centre (Changing Character of War Centre) vise à comprendre l’évolution des dynamiques à l’œuvre au cours des guerres modernes, ou encore le lien entre les guerres et le marché noir. Et à partir de là élaborer une stratégie d’action adéquate.

Annette Idler est directrice d’études au Centre. Elle explique : « les tribus transfrontalières de la région utilisent la contrebande pour financer les combats depuis bien longtemps. C’est ce qui se passe actuellement en Syrie, au Liban, en Turquie, et dans le reste de l’Europe et du monde. Aujourd’hui, cette tendance est réactualisée. L’État Islamique par exemple, a grandi jusqu’à opérer à l’échelle transnationale ; et ils utilisent le commerce illégal international pour financer et leurs opérations et profiter de l’instabilité suscitée dans la région. C’est une stratégie de plus en plus courante pour les organisation terroristes d’envergure. »

Mais pour Annette Idler, « les groupes terroristes qui financent leurs actions grâce au commerce illégal représentent seulement une pièce du puzzle. Ces groupes doivent payer leurs soldats et acheter leurs armes. Ils mènent aussi une guerre économique. En Colombie, le trafic de cocaïne a aidé à financer des conflits. De même que l’opium au Myanmar. Le Sierra Leone a enduré des années de conflit financé par le commerce de diamants. La ligne de démarcation entre commerce légal et illégal n’est pas toujours si nette qu’on croit. Enfin, les seigneurs de guerre locaux bénéficient souvent d’une image de Robins des Bois. »

Diversification des trafics, nécessité d’une stratégie globale

Les experts expliquent que les différentes contrebandes se sont rejointes. Les saisies aux frontières révèlent ainsi des cargaisons mixtes ; on y trouve des individus, de la drogue, des cigarettes, des armes, ou de la faune sauvage. Cette dernière constitue une source de revenus de plus en plus privilégiée par les terroristes.

Dans ce contexte, une décision récente du gouvernement chinois passe mal auprès des experts réunis. Il s’agit en effet de légaliser l’usage des os de tigre et des cornes de rhinocéros à des fins médicinales. David Luna est un ancien spécialiste du gouvernement américain sur les questions de terrorisme et de sûreté nationale ; il est aujourd’hui président de Luna Global Networks. « Il y a tout juste 10 ans, les rhinocéros étaient braconnés à une fréquence de 20 par an. On est passé à 1400 par an il y a deux ans, ce qui montre à quel point c’est devenu profitable. »

De grandes institutions internationales comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) tentent de répliquer. Raed Safadi est conseiller économique en chef au gouvernement de Dubaï. Il explique que « les réseaux illégaux exploitent les innovations technologiques, financières ou communicationnelles. Le point de départ de la lutte contre ces réseaux, c’est de reconnaître que le commerce illicite constitue un obstacle économique. Comme tel, ce dernier nécessite une stratégie holistique et non l’approche fragmentée privilégiée jusqu’ici. »

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